L'Homme sans qualités n'est pas d'une lecture facile. Mais il faut se garder du découragement. Renoncer à lire Musil, c'est renoncer à l'intelligence.
Parmi les mille raisons qui devraient amener l'humanité pensante à le lire, celles-ci:
L'HSQ est une ardente réflexion sur les puissances de la connerie et les arc-boutants de la "réalité". Ulrich étant au contraire celui qui vit dans le possible, ce qui le définit et l'infinit : "Comme la possession de qualités présuppose qu'on éprouve une certaine joie à les savoirs réelles,on entrevoit dès lors comment quelqu'un, fût-ce par rapport à lui-même, ne se targue d'aucun sens du réel, peut s'apparaître un jour, à l'improviste, en Homme sans qualités."
Musil a aussi le génie des associations impressives, des digressions parfois lointaines inspirées de fulgurations immédiates. Nous dépassons le réel en avançant dans un paysage onirique de plein jour, notre vision et sa provende de clarté se renouvellent indéfiniment.
Mais pour lui la vie ne se limite pas à ses moments solaires, il nous transporte aussi dans les coulisses du sentiment, les mines de la pensée, les soutes de l'expression, les antichambres des décisions, les contre-allées des actes, de même que dans toute "cette agitation qu'un grand événement laisse derrière lui en s'en allant."
"Quand Ulrich, l'indifférent qui refuse le monde stable des réalités particulières [...] rencontre Agathe auprès du cercueil de leur père, un homme qu'ils n'aiment pas, un vieux monsieur pédant et anobli, cette rencontre est le commencement de la plus belle passion incestueuse de la littérature moderne." (Maurice Blanchot).
"L'HSQ déploie tant de raffinements formels, intellectuels et même mystiques, qu'il échappe à la fin au romanesque et nous fait entrevoir un genre nouveau, qui pourrait intégrer dans la littérature les démarches de la science et de la psychologie les plus récentes." (Denis de Rougemont).
On peut taxer d'adolescence l'éthique de l'homme "sans qualités", voire d'immaturité, mais elle est choisie et non subie. Ulrich est indéfiniment inachevé, puisqu'il est l'homme du possible, le chevalier de l'irréel, en ce sens que l'irréel est le réel sans ses barrières.
Ulrich ressemble à tout le monde. Il ne lui manque que l'identification intérieure.
L'imagination étant en ce monde la chose la moins partagée, les "hommes de qualités" ont besoin d'un contexte de valeurs établies pour trouver leur case, déjà dogmatiquement garnie en matière morale.
Unique par sa profondeur, sa lucidité, sa distance, L'HSQ est l'analyse la plus rigoureuse de l'esprit de pacotille qui règne sur l'intelligentsia moderne, la critique définitive de l'hypocrisie idéaliste. Il est aussi l'expression d'une sensibilité exceptionnelle, d'une poésie, d'une métaphysique charnelles, d'une lumineuse intimité.
Puisque la densité du romanesque lui suffit, Musil élude le romanesque en donnant à son roman la vastitude d'un monde dans lequel il s'anéantit. L'HSQ est inépuisable, ce sont l'être et son néant tragiquement et magnifiquement réunis.
Le miracle musilien est qu'il démontre en une même geste la possibilité et l'impossibilité d'une oeuvre totale, ce qui est la définition ultime de la littérature. Le nom de Musil lui-même est ironique: il annonce la muse, et voilà qu'il la tue!
Musil a inventé l'aphorisme gravement aérien et faussement aporétique qui combine idéalement la pensée et le poème.
Musil? La fraîcheur du premier regard dans l'oeil du vieux sage.
"Je vis du seul crédit que je m'accorde, peut-être même mon existence est-elle un préjugé?" Musil, Journaux,I, p. 135.
Barrès ne connaissait pas Musil, "un sensitif moral" (Journaux, I, p.199). pourtant il écrit, dans Un Homme libre, ce qui pourrait être aussi la devise de Musil: "Il faut sentir le plus possible en analysant le plus possible".
Comme Proust introduit en littérature l'enchantement du désenchantement, Musil parvient, quant à lui, à la forme la plus achevée de l'inachèvement. Comment perdre mieux? La "morale inductive" prônée par Ulrich ayant échoué (échec entériné par Musil lui-même dans son journal: "Impossibilité d'une conduite de vie non-déductive"), que reste-t-il au héros sinon la jouissance perverse qui consiste à détruire toutes les certitudes une par une, jusqu'aux certitudes orgueilleuses de la science, dans une sorte de froid délire "ratioïde" (terme musilien).
"...Un peu partout, l'écrivain taillé sur ses propres mesures vit exilé de la vie, mais sans avoir appris des morts l'art de se passer de vivre et de couvert." Musil, Oeuvres pré-posthumes.
samedi 25 juillet 2015
mercredi 8 juillet 2015
Lecture
Dès que j'ai su lire, j'ai lu. J'ai réécrit ma vie. J'ai récolté les soupirs et les pensées du monde. J'ai haussé mon coeur et mon esprit. Je me suis lu dans le miroir du temps et de l'espace. J'ai lu en me souvenant que je lisais. Je croyais lire et je rêvais. Le ruban des mots était comme le serpent du charmeur, mais c'était son charme à lui qui me pénétrait. Je ne lisais pas pour vivre, je vivais pour lire. La lecture n'était pas pour moi une action, mais une passion. Elle m'aspirait ou me frottait, me durcissait ou m'allégeait, m'enlevait non comme une plume mais comme une pierre saisie par un magnétisme inconnu, poli et lavée par le flux et le reflux des phrases, alestée et promise au vol.
Lire, lire, et ne jamais épuiser la lecture, car ce que je cherche ne se lit pas mais m'appelle à travers la lecture.
Je ne lis pas pour passer le temps, mais pour le faire durer, au contraire, le retenir - jusqu'à l'illusion de l'éternité ? - sur les marches mêmes de la mort.
Je ne lis pas pour travailler. Quand la nécessité de ce que je lis ne crève pas les yeux qui le lisent, je dois jeter le livre.
Je lis par manque d'être. Je lis pour être aimé du livre, pour être aimé des morts (un peu aussi des vivants, mais les vivants sont comme moi, dans l'immanence. pour eux, j'écrirais plutôt).
Je lis pour oublier que je lis.
Je lis et j'écris - car lire sans écrire c'est faire l'amour les mains liées. Lire sans écrire c'est marcher à cloche-pied. Lirécrire c'est mettre en action sa passion.
Lire jusqu'à bander l'arc des phrases en les caressant des yeux, en les relisant charnellement.
Je prends le train du lire sans savoir où il va, et le voyage-même ajoute au mystère.
Je lis d'un ongle, d'un doigt, d'un bras, et mon corps entier se met à lire. Moelle comprise.
Je lis pour ajouter et soustraire à ma solitude, jusqu'à parfaite égalité entre lecture et solitude.
Je lis pour m'infuser l'essence de l'univers.
Lire, lire, et ne jamais épuiser la lecture, car ce que je cherche ne se lit pas mais m'appelle à travers la lecture.
Je ne lis pas pour passer le temps, mais pour le faire durer, au contraire, le retenir - jusqu'à l'illusion de l'éternité ? - sur les marches mêmes de la mort.
Je ne lis pas pour travailler. Quand la nécessité de ce que je lis ne crève pas les yeux qui le lisent, je dois jeter le livre.
Je lis par manque d'être. Je lis pour être aimé du livre, pour être aimé des morts (un peu aussi des vivants, mais les vivants sont comme moi, dans l'immanence. pour eux, j'écrirais plutôt).
Je lis pour oublier que je lis.
Je lis et j'écris - car lire sans écrire c'est faire l'amour les mains liées. Lire sans écrire c'est marcher à cloche-pied. Lirécrire c'est mettre en action sa passion.
Lire jusqu'à bander l'arc des phrases en les caressant des yeux, en les relisant charnellement.
Je prends le train du lire sans savoir où il va, et le voyage-même ajoute au mystère.
Je lis d'un ongle, d'un doigt, d'un bras, et mon corps entier se met à lire. Moelle comprise.
Je lis pour ajouter et soustraire à ma solitude, jusqu'à parfaite égalité entre lecture et solitude.
Je lis pour m'infuser l'essence de l'univers.
mercredi 1 juillet 2015
Comme un avion (Bruno Podalydès)
Ce film est peut-être son chef-d'oeuvre. La célébration de la petite aventure avait déjà été tentée, il y a une quinzaine d'années, avec Liberté-Oléron, film raté ou Denis Podalydès en faisait trop et rendait son personnage aussi antipathique que le film était ennuyeux. Ici, au contraire, aucun personnage n'est négatif, en dehors du pêcheur incarné par Arditi, rivé au bout de sa canne à pêche, pétri d'aigreur et mauvais génie des bordures. Car ce qui caractérise cette aventure, c'est la fluidité du mouvement: tout bouge, tout danse, mais ce mouvement est, sans paradoxe, immobile. C'est la définition de la dérive. Le héros suit le courant et s'échoue à l'aventure, aventure aventureuse, aventure intérieure, et non-aventure aventurière faite de coups et d'actions lointaines. Plus Tati que Tintin. Aventures d'un personnage à l'écoute rêveuse de son corps. Cette célébration est aussi celle du désir et du plaisir, relatifs et non pas absolus. L'absolu est une coupure, le relatif nous lie au monde et aux autres. En ce sens on pourrait dire qu'il n'est d'absolu que le relatif. Les gens que Michel rencontre, tout près, ont un air lointain et enchanté. D'ailleurs il a beau les quitter pour poursuivre son voyage, une sorte de magnétisme, de magie le ramène à eux. "Voyager n'est pas quitter", lance-t-il en guise d'au revoir à sa compagne. Mais quitter c'est voyager et voyager c'est partir pour rester. Avec un détour par Circé.
La loufoquerie n'est pas absente de ce conte jankélévien. Jankélévitch répétait que n'importe qui est un être unique, encore faut-il le ressentir et le savourer. Savourer l'instant, percevoir la nuance, saisir le presque.
Le couple de comiques qui peignent en bleu tout ce qui passe à portée de leurs brosses, n'est pas plus bizarre que celle qui pleure quand il pleut ou celle qui colle des post-it le long du chemin de l'amour. Jusqu'à... Nous sommes tous des hapax.
Le titre? Il évoque la lévitation aventureuse, et la passion du héros. Ce n'est pas le vol qui soulève l'imagination, mais le rêve du vol. La lenteur. "Passe par les villages", disait Peter Handke. "Laisse-toi porter par la rivière", ajoute Michel. Ecoute les arbres, et le battement des coeurs dans la poitrine des femmes. Michel alias Bruno, un auteur et acteur magnifique.
La loufoquerie n'est pas absente de ce conte jankélévien. Jankélévitch répétait que n'importe qui est un être unique, encore faut-il le ressentir et le savourer. Savourer l'instant, percevoir la nuance, saisir le presque.
Le couple de comiques qui peignent en bleu tout ce qui passe à portée de leurs brosses, n'est pas plus bizarre que celle qui pleure quand il pleut ou celle qui colle des post-it le long du chemin de l'amour. Jusqu'à... Nous sommes tous des hapax.
Le titre? Il évoque la lévitation aventureuse, et la passion du héros. Ce n'est pas le vol qui soulève l'imagination, mais le rêve du vol. La lenteur. "Passe par les villages", disait Peter Handke. "Laisse-toi porter par la rivière", ajoute Michel. Ecoute les arbres, et le battement des coeurs dans la poitrine des femmes. Michel alias Bruno, un auteur et acteur magnifique.
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