Avant François Boucher il y a Watteau, et après Fragonard; et il n'a ni la profondeur du premier ni l'esprit et la puissante joie du second. Pourtant [...] comme coloriste et peintre de la lumière, il tient sa place auprès des plus grands maîtres. A l'encontre d'un Claude Lorrain, il ne peint pas la lumière à sa source mais sur l'objet. Ses nus nacrés, fermes, voluptueux, rayonnent; de ses petits paysages émanent la clarté et l'infinie variété de ces tonalités bleues qui marquent, comme une signature, toute son œuvre et n'ont d'égales que les ors de Fragonard.
Pierre et Galienne Francastel, Histoire de la peinture française.
jeudi 31 décembre 2020
Figures (1161)
Art (160)
"Le beau est une harmonie, l'art une dissonance". (Verlaine) Son amour et sa passion pour Rimbaud étaient également harmonie et dissonance."
Sylvia Ronchey, Portraits exquis.
mercredi 30 décembre 2020
Art (159)
L'art (fluide) de la danse met un instant l'angoisse de vivre au porte-manteau de l'éternel.
mardi 29 décembre 2020
Figures (1159)
Alors Bossuet m'a appris l'emploi de l'incidente. Au lieu que la phrase tombe directement sur la tête, pour ainsi dire, par un coup d'assommoir, comme chez Voltaire ou comme chez des gens qui ont suivi sa coupe de phrase, l'incidente élargit ses ailes: ce sont des grandes ailes éployées, de sorte que, quand la phrase arrive à son terme, après tout l'usage des incidentes, des subjonctifs, etc., elle ne fait que se poser avec une légèreté extraordinaire sur le sol. Vous comprenez? L'incidente a épuisé pour ainsi dire la phrase logique avant que la phrase sonore ne soit arrivée à terme. Alors, au lieu qu'elle tombe sur la tête, avec un balancement majestueux et un certain équilibre elle se pose, ce qui lui donne beaucoup de grandeur.
Paul Claudel, Mémoires improvisés.
Art (158)
Il faut en art de la distance et du détour, mais il ne faut pas que l'esthétique soit transcendante, c'est-à-dire en solution de continuité avec le réel, car elle se prive alors de l'immanence de l'émotion - qui est son filigrane.
lundi 28 décembre 2020
Art (157)
L'adresse en art est une menace de réduction. Le "bon" peintre séduit les apparences et les réduit d'autant.
Le génie, c'est voir et faire, le talent c'est bien faire (ou parfaire). Savoir "voir" l'invisible* et savoir "faire" le visible, c'est ce qui sépare le génie du talent.
*L'invisible, c'est la métaphysique. La métaphysique est l'existence de ce qui n'existe pas, la réalité d'un irréel. La musique inutile de la pensée. L'art est immanence et transcendance, c'est-à-dire physique et métaphysique.
dimanche 27 décembre 2020
Figures (1157)
La virtuosité de Jérôme Bosch lui permet de métamorphoser l'encyclopédie des choses et des idées de son époque en l'interminable étonnement de jouissances esthétiques. Il éteint l'appropriation intellectuelle dans la surprise du plaisir. Du même geste, précis, artisanal, il défait le monde ancien du sens (qui revient toujours au Même), et il crée un monde nouveau qui serait, avec la rigueur du fantastique, une topologie des rapports érotiques à l'autre.
Le plomb des êtres se mue en l'or des fables. Il en va de même pour la mystique du XVIe siècle: l'Etrangeté fait irruption au-dedans d'un monde circonscrit et limité, comme les "chansons" de Jean de la Croix surgissent dans sa prison de Tolède. Ces mystiques ont la même virtuosité que Bosch. Ils élaborent une multiplicité de méthodes destinées à tourner la grammaire du monde pour y introduire le "solécisme" du désir, et à laisser paraître dans les systèmes du savoir "la folie et le dérèglement", disent-ils, et "l'indécence" de ce qui y parle d'inconnu.
Michel de Certeau, auteur de La fable mystique, parle du Jardin des délices in La Quinz. litt. 383 du 01/12/82.
Art (156)
L'art des artistes doit un jour disparaître, entièrement absorbé dans le besoin de fête des hommes.
Nietzsche, Aurore. (Précurseur de Philippe Muray...)
samedi 26 décembre 2020
Figures (1156)
Jérôme Bosch, comme d'autres peintres, ingérait de l'amanite tue-mouches, récupérait son urine et la buvait, car elle était devenue hallucinogène!
Art (155)
Le but de tout artiste est d'arrêter le mouvement, qui est la vie, par des moyens artificiels et de le maintenir figé pour que cent ans plus tard, quand un inconnu le regardera, il se remette à bouger puisque c'est la vie. Comme l'homme est mortel, la seule immortalité possible pour lui est de laisser derrière lui quelque chose d'immortel puisque cela bougera toujours.
Faulkner, Entretien in Paris Review.
vendredi 25 décembre 2020
Figures (1155)
L'enfer, calqué sur la vie du pécheur, est à la mesure et à l'inverse de son désir. Dérision des délices terrestres, il fait naître tous les cauchemars. Qui s'est gavé de fruits succulents mangera de l'ordure...
Robert Genaille, Bosch, le musée personnel.
jeudi 24 décembre 2020
Figures (1154)
L'étrangeté n'est pas pour lui ce que nous nommons la laideur. Son satanisme consiste en un dérèglement du monde.
Robert Genaille, Bosch, le musée personnel.
Art 153)
Le but de l'art est de ne pas en avoir. Il ne s'agit ni d'assigner ni de dévoiler, mais d'être le signe et le voile du mystère d'être.
mercredi 23 décembre 2020
Etymaginaire (35)
Incognito - Sans avoir à donner le moindre petit coup - ou alors discreto.
Katmandou - Lieu chatoyant et d'une douceur féline adverbiale.
Dicodrome (35)
Anthropomorphine - (n.f.) - Lili-pioncette manustuprante.
Vétérhinaire - (n.m.) - Vieux palefrenier enchifrené toujours punaze.
Sa(le)voir - Décèlement de réalités obscènes ou saumâtres dont il eût mieux valu ne pas être instruit.
Figures (1153)
Je viens d'apprendre qu'on ne peut apprivoiser les oiseaux que les mains dans les poches. Manchot pour que s'aventurent et se posent près de moi les aériennes boules de plumes et que le petit œil rond, sans cligner, regarde mon regard. Mais comment les toucher, les caresser, les blottir au creux de ma paume pour sentir leur tiédeur palpitante gagner en douceur mon poignet, et par ondes parcourir mon bras jusqu'à mon épaule?
Mes mains sont mes oiseaux. Elles volent devant mes paroles, elles délimitent dans l'air le volume de mon souffle. Jamais je n'apprivoiserai les mésanges ni les rouges-gorges. Mais cachées, immobiles, me voilà muet. Bouche scellée sur le silence, ma pensée s'arrête, se bloque, s'éteint, comme de ces flippers qui dans les cafés trouent la rumeur des conversations par le vacarme spasmodique de leurs tintements et sonneries de victoire, les loupiotes intermittentes et rapides, courant du haut en bas du tableau violemment illustré de girls à demi nues ou de cow-boys jonglant avec leur colt, s'évanouissent, la partie finie. Je ne parlerai jamais au merle, ni à la fauvette.
Jean-Louis Bory, Un prix d'excellence, p. 13.
Art (152)
Comme l'écrit Milan Kundera: "L'histoire de l'art est périssable. Le babillage de l'art est éternel." L'art: éclaircissement de l'être. Le babillage de l'art: éblouissante clarté de l'universel mélodrame et de son manichéisme moral.
Alain Finkielkraut, Un cœur intelligent, Conclusion.
mardi 22 décembre 2020
Figures (1152)
Je viens d'apprendre qu'on ne peut apprivoiser les oiseaux que les mains dans les poches. (A suivre).
Jean-Louis Bory.
Art (151)
Sublime définition de l'œuvre d'art, par Walter Benjamin: "...l'unique apparition d'un lointain."
lundi 21 décembre 2020
Art (150)
Chez les artistes, comme dans le clergé, on pourrait distinguer les séculiers et les réguliers. Les premiers passent avec le siècle.
dimanche 20 décembre 2020
Figures (1150)
Jean-Louis Bory, par Laurent Dispot: "Le Woody Woodpecker de l'histoire de France".
in Le Matin du 23/02/79.
Art (149)
A propos de l'univers concentrationnaire : "Aussi n'est-il pas absurde d'envisager un art né directement d'une telle convulsion humaine, d'une catastrophe qui a ébranlé les fondements mêmes de notre conscience...
Jean Cayrol, Pour un romanesque lazaréen.
samedi 19 décembre 2020
Figures (1149)
Alain Borne, un poète délicat... Eluardien moins qu'on le dit, car sans mièvrerie. A la fois doux et fort.
Art (148)
Contrairement à la politique, à la communication et à la culture, l'art ne s'adresse pas à la masse, mais à chacun de nous. La rencontre avec une œuvre est à notre image, unique et singulière.
Olivier Cena, in Télérama 2979 du 14/02/07.
vendredi 18 décembre 2020
Figures (1148)
"J'ai lu bien des choses et peu de choses me sont arrivées", écrit Borges. Alors, ce qu'il a lu, il l'a reçu comme un challenge. Comme il n'avait rien à raconter, il devait inventer. Fictions sortira donc du cerveau d'un vieil enfant qui a trop lu et trop peu vécu. Qui n'est ni romancier ni philosophe, mais qui nous fait entendre "une voix riche de vieux secrets autant qu'ouverte à d'insolites fraîcheurs" (folio, p. 29). C'est du moins le sentiment de son préfacier, Ibarra. La virtuosité de ces récits imaginaires peut séduire. Pour moi, je n'arrive pas à en être ému ni saisi. Littérature géniale, pour certains, mais génialement hors sol. J'ai besoin de sentir l'arrimage de ce que je lis.
jeudi 17 décembre 2020
Figures (1147)
L'œuvre de Borges est de la "littérature entée sur la littérature" (Pierre Rivas). Et hantée par la littérature.
Art (146)
Le David de Michel-Ange se contemple d'un œil froid. Et la perfection n'est pas une cime.
P. Garnier, Novalis.
mercredi 16 décembre 2020
Figures (1146)
Il n'est pas une phrase de Borges qui ne soit "borgesienne", si par cet adjectif on entend un mélange de déclarations sentencieuses et de dérision incertaine, laissant toujours planer le doute sur le paradoxe avancé.
René de Ceccaty, in Le Monde-des-livres du 25/04/03.
Art (145)
Toute œuvre d'art survivante est amputée, et d'abord de son temps.
Malraux, Les voix du silence.
mardi 15 décembre 2020
Figures (1145)
Il avait la tête pleine de tant de poètes qu'il était sincère lorsque, en voyage ou dans la rue, on l'abordait: "Vous êtes Borges", et qu'il répondait: "Oui, parfois."
Maria Kodama, in N.Obs. 1802 du 20/05/99.
lundi 14 décembre 2020
Figures (1144)
On raconte que l'inconscient ne connaît pas la négation, ni la cohérence logique, ni la succession temporelle, ni la distribution spatiale - et c'est tout ce que l'œuvre de Borges se plaît à ignorer. C'est cicatriser l'histoire humaine. C'est de la fusion hallucinée. Ce qui est intérieur est extérieur. Ce qui est moi est toi. Ce qui est hier est demain. Ce qui est en Argentine est en Suisse. On peut remonter le cours du temps et modifier le passé ("Alonso Quijano connaîtra l'amour de Dulcinée et les 8000 Saxons de Hastings écraseront les Normands"). Tout déchirement se renoue. Nous sommes immortels. Telle est la contradiction et la séduction pour ainsi dire religieuse de cette œuvre: faire tenir la mobilité du désir le plus primitif et le plus océanique dans la forme la plus brève et la plus parnassienne qui soit.
Pascal Quignard, in N.Obs. 1226 du 06/05/88.
dimanche 13 décembre 2020
Figures (1143)
Borges a honoré deux divinités contraires: la simplicité et l'étrangeté. Il les a fait s'unir fréquemment et le résultat est inoubliable: le naturel insolite et l'étrange familier.
Octavio Paz, in Le Monde du14/11/86.
Art (142)
Le malheur de l'artiste, c'est qu'il ne peut pas être médiocre.
Jannis Kounellis, Bâtissons une cathédrale.
samedi 12 décembre 2020
Figures (1142)
Certaines personnes sont peu sensibles à la poésie; elles se consacrent, en général, à l'enseigner. Personnellement je crois être sensible à la poésie et je crois ne l'avoir jamais enseignée, je n'ai pas enseigné à aimer tel ou tel texte: j'ai appris à mes étudiants à aimer la littérature, à voir en elle une forme de bonheur. Je suis presque incapable d'une pensée abstraite, vous avez dû remarquer que je m'appuie constamment sur des citations ou des souvenirs.
Borges, La poésie, in Conférences.
Art (141)
L'art ne m'a jamais semblé être un objet ou un aspect de la forme, mais plutôt un élément mystérieux et caché du contenu.
Pasternak, Le docteur Jivago.
vendredi 11 décembre 2020
Figures (1141)
Son rêve - son esthétique -, Borges l'a formulé ainsi : "Ecrire un livre, un chapitre, une page, un paragraphe, qui soit tout pour tous les hommes; comme l'apôtre Paul (Corinthiens I, 9-22); qui n'ait rien à voir avec mes aversions, mes préférences, mes habitudes; qui ne fasse même pas allusion à ce perpétuel J.L.Borges; qui paraisse à Buenos Aires comme il aurait pu paraître à Oxford, à Pergame; qui ne s'alimente pas de ma haine, de mon temps, de ma tendresse; qui garde (pour moi comme pour les autres) un angle d'ombre; qui corresponde d'une certaine façon au passé et aussi à l'avenir secret; que l'analyse ne parvienne pas à épuiser; qui soit la rose gratuite, la platonique rose intemporelle du Voyageur angélique de Silesius."
Hector Bianciotti, Borges nouvel Homère, in N.O. 988 du 14/10/83.
Art (140)
L'art, toujours et sans trêve, a deux préoccupations. Il médite inlassablement sur la mort et par là, inlassablement, il crée la vie.
Boris Pasternak, Le docteur Jivago.
jeudi 10 décembre 2020
Art (139)
Ce qui me semble, à moi, le plus haut dans l'art (et le plus difficile), ce n'est ni de faire rire, ni de faire pleurer, ni de vous mettre en rut ou en fureur, mais d'agir à la façon de la nature, c'est-à-dire de faire rêver.
Flaubert, Correspondance.
mercredi 9 décembre 2020
Art (138)
Tout roman, poème, tableau, musique, qui ne se détruit pas, je veux dire qui ne se construit pas comme un jeu de massacre dont il serait l'une des têtes est une imposture.
Jean Genet
mardi 8 décembre 2020
Figures (1138)
Frappé de cécité à 55 ans, c'est alors que Borges devint pour l'Occident cultivé l'homme du jour.
lundi 7 décembre 2020
Figures (1137)
... tous les sortilèges de la simplicité.
F. Bott, parlant de Borges, in Le Monde-des-livres du 28/10/83.
Art (136)
Ce que nous demandons à l'art, dit Proust, "c'est tout autre chose qu'un plaisir: des vérités appartenant à un monde plus réel que celui où nous vivons."
dimanche 6 décembre 2020
Figures (1136)
... son idée primordiale est que l'originalité est un pauvre mythe d'époque et que l'important, ce n'est pas de ne pas imiter: c'est d'être inimitable.
Hector Bianciotti, parlant de Borges in N.Obs 988 du 14/10/83.
Art (135)
L'art est du silence qui se met à parler.*
Stanislas Fumet, Dragées pour mon enterrement.
*N'est-ce pas plutôt la parole qui se tait? Faire du silence avec des mots, c'est écrire.
samedi 5 décembre 2020
Figures (1135)
Ma vie n'est pas à l'image du cosmos, d'une harmonieuse complexité, mais plutôt à l'image du chaos.
Borges.
Art (134)
Mes règles de vie sont simples. Pour les choses qui n'en valent pas la peine, suivre la mode; pour les choses importantes, suivre la morale; et pour l'art, ne suivre que soi.
Ozu.
vendredi 4 décembre 2020
Figures (1134)
On l'a [Borges] constamment accusé d'être "afrancesado"... et puis aujourd'hui, on commence à reconnaître qu'il est argentin jusqu'au bout des ongles et que ses Fictions, apparemment trop construites, trop logiques et glacées, puent, si j'ose dire, la "pampa profonde", le vertige horizontal.
Severo Sarduy, in N.Obs. 820 du 26/07/80.
Art (133)
L'esprit est par essence sans borne, mais il émeut en se posant sur des formes; l'absolu s'incarne dans des ombres et des traces.
Zong Bing (IVe siècle).
jeudi 3 décembre 2020
Etymaginaire (34)
Pétition - Explosion riquiqui, faloterie trompettante, qui donne du nez, canonne à coups d'éclisses et de postillons.
Escabèche - Outil de jardinage à double usage, constitué d'un escabeau pour les tailles hautes et d'un fer rétractable pour fouir.
Dicodrome (34)
Punaze (adj.) - Punais du nez, c'est-à-dire croupignoteux et gravéolent du blase. Ou maléolent du tarbouif, ou...
Egobstacle (n.m.) - Inhibition paradoxale dans laquelle la haute idée qu'on se fait de soi empêche la réalisation de projets bénéfiques. Curieux affrontement dans lequel le moi se jette sur lui-même les deux pieds en avant.
Figures (1133)
... à Borges le sourire de l'ironie sans illusions et le sentiment mélancolique de l'illusoire.
Claude Roy, in N.Obs. 820 du 16/10/82.
Art (132)
Les situationnistes voulaient "dépasser" l'art vers "une construction libre de la vie". Le problème est qu'on ne peut dépasser que ce qui a été réalisé et que, par essence, on ne peut réaliser l'art, du fait de son perpétuel mouvement spiraloïde allant du pire au pire, même s'il est parfois mis en cause par d'intenses moments de rupture révolutionnaire qui escamotent fugitivement son désolant statut sociétal de catégorie séparée de la vie. En agissant ainsi, les situationnistes ne faisaient que supprimer le problème en supprimant le signe, alors que les surréalistes s'en prenaient au sens même du signe, soit pour le valoriser en l'arrachant aux griffes de la société marchande (l'art libre, l'art primitif, l'art brut, l'art populaire, l'art des fous), soit pour le détruire sans pitié pour ce qu'il signifiait, justement (l'art officiel, l'art engagé, l'art religieux, l'art propagande, l'art marketing, l'art décervelage...).
Alain Joubert, in Le tango situationniste (Quinz. litt. 861 du 16/09/03).
mercredi 2 décembre 2020
Figures (1132)
Jorge Luis Borges est l'un des dix, peut-être des cinq, auteurs modernes qu'il est essentiel d'avoir lus. Après l'avoir approché, nous ne sommes plus les mêmes. Notre vision des êtres et des choses a changé. Nous sommes plus intelligents. Sans doute même avons-nous plus de cœur.
Claude Mauriac
mardi 1 décembre 2020
Figures (1131)
Le poète et romancier hongrois Szilard Borbély* s'est suicidé en 2014. Il avait 50 ans. Il se voyait comme "une erreur du système". Sa dépression était double: "J'étais né pour être différent. Et quand ça s'est vu, on m'a jeté du nid." S'est ajouté sa difficulté à se traduire: "Tout ce que j'ai écrit est trop sombre, trop triste [...]. Ce n'est pas ainsi que j'imaginais les choses."
*L'auteur de La miséricorde des cœurs.
lundi 30 novembre 2020
Figures (1130)
Le rythme propre de l'écriture de Bonnefoy se modèle sur l'écoulement d'un fleuve, il aime l'adagio et l'ampleur. La lenteur et le déploiement de la chose - de la fleur - vers la lumière.
Antonio Prete, in Le Monde-des-livres du 12/11/10.
Art (129)
"Cette puissante érosion des contours" dont parle Nietzsche, et sans laquelle il n'y a pas de parfaite œuvre d'art.
Gide
dimanche 29 novembre 2020
Figures (1129)
A Yves Bonnefoy: attention à ne pas faire de la poésie "l'arrière-cour" de la croyance, la servante de la religion, l'anse hilaire du funicule mystique ou, pour être tout à fait clair, la bonne de la foi.
Art (128)
Ce que je demande avant tout à une œuvre d'art, c'est que son programme - mais est-ce vraiment le mot adéquat? - ne m'inclue pas. Je ne veux pas voir ses objectifs mis en doute par une quelconque tentative pour me séduire, par une quelconque conscience de ma présence.
Denis Johnson, Le nom du monde.
samedi 28 novembre 2020
Figures (1128)
J'aime Yves Bonnefoy, à l'exclusion de son côté Alain Cuny. J'aime la voix et les chemin de ce qu'il appelle l'arrière-pays, pas les allées froides et caverneuses de l'outre-tombe.
Art (127)
Une œuvre d'art montre à la fois l'homme comme il est et comme il regrette de ne pas être.
vendredi 27 novembre 2020
Figures (1127)
Vous savez, Bonnard, le peintre, allait dans les musées avec une petite palette et, là, il faisait des corrections sur ses tableaux en surveillant si le gardien ne le regardait pas...
Claude Simon, interrogé par André Rollin in Le fou parle n° 29/30.
Art (126)
... peut-être, pour qu'un livre soit bien un livre et qu'il se transforme en rêve, peut-être faut-il qu'il y ait, comme en ce temps-là à Nuoro et dans toutes les bourgades, un menuisier, le maître du bois [...], lequel, les jours d'été, sur les deux heures de l'après-midi, délaissant sa scie et son rabot, attrapait son cornet, et ses roulades envahissaient les venelles en feu, pénétraient dans les maisons, toute la vie suspendue à ses notes. Les chiens eux-mêmes, étendus comme des cadavres le long de la courte marge d'ombre des maisons, remuaient leurs queues.
Pepino et Sebastiano, dans leur petite chambre à l'air raréfié, lisaient pour la même raison que Zerominu jouait de son cornet, c'est-à-dire sans la moindre raison, tout bonnement parce que les gens avaient un pertuis minuscule par où le mystère les pénétrait.
Salvatore Satta, Le jour du jugement.
jeudi 26 novembre 2020
Figures (1126)
Ces paysages [de Bonnard] devant lesquels on pense parfois aux plus belles pages du De natura rerum.
André Fermigier, in Le Monde du 07/03/84.
Art (125)
L'art est le débondoir du réel. Sa violence est symbolique, et protectrice. Les fantasmes sont faits pour ne pas être réalisés, sauf en art.
mercredi 25 novembre 2020
Art (124)
On est artiste à la condition que l'on sente comme un contenu, comme "la chose elle-même", ce que les non-artistes appellent la forme. De ce fait, on appartient à un monde à l'envers; car maintenant tout contenu nous apparaît comme purement formel y compris notre vie.
Nietzsche
mardi 24 novembre 2020
L'autre côté de l'espoir (Kaurismäki)
Les histoires à la Kaurismäki se ressemblent toutes: elles baignent dans le formol du désespoir, mais elles nous sourient.
L'autre côté de l'espoir est une énigme apparente. Comment entendre un tel titre? Que l'espoir a deux côtés (un bon, un mauvais?) ou que l'espoir peut basculer? Qu'il n'y a pas qu'une voie? Qu'on ne sait pas ce que l'horizon nous cache (des horreurs? Des merveilles?)? Ad libitum.
Le sourire de l'artiste n'est jamais béat. Et "désespéré" n'est pas synonyme de "pessimiste". Le bien, le mal, sont de vieilles catégories. Invétérées. On ne peut en tirer, aux yeux du cinéaste, une quelconque philosophie. Ses films ne prêchent ni ne dénoncent, ils font tourner devant nos yeux une boule à facettes: l'humanité. L'humanité est l'ensemble des vivants (on peut y inclure des animaux, comme ici et comme souvent chez Kaurismäki, un chien); c'est aussi une manière de se conduire avec les vivants. "Il est plus facile d'être vivant que d'être humain" disait naguère le réalisateur. Voilà pour le désespoir: l'amitié et l'amour ne triomphent qu'à Hollywood, la haine aveugle est aussi sourde que dépourvue de tact et d'odorat. Ne parlons pas du goût. La haine est l'universelle infirmité. Mais non l'universelle seigneurie. C'est ainsi que dans le cœur de certains hommes - dont Kaurismäki et la plupart de ses personnages font partie - règne une palpitante bénignité. Cette bénignité ne contredit pas la déréliction existentielle, elle la compense: "Quand il n'y a pas de place pour l'espoir, il n'y en a plus pour le pessimisme. J'ai été heureux le jour où j'ai compris que nous avions perdu la partie, je devais avoir dix ans..."
Figures (1124)
Bonaparte - le nom le plus grand, le plus glorieux, le plus éclatant de l'histoire, sans en excepter celui de Napoléon, général de la République française, né à Ajaccio (île de Corse) le 15 août 1769, mort au château de Saint-Cloud, près de Paris, le 18 brumaire, an VIII de la République française, une et indivisible.
Grand Larousse du XIXe siècle, tome 2, p. 244.
Art (123)
Une œuvre d'art n'est pas un objet de représentation et je n'existe pas à me la représenter. Elle n'est soluble dans aucune représentation qu'on puisse se donner d'elle. Son existence se dérobe à toute activité consciente et libre qui en revendiquerait la responsabilité. Son altérité irréductible, opposable à son auteur tout autant qu'à son récepteur, est la marque de sa transcendance. Mais cette altérité soustraite à notre pouvoir n'est pas opaque comme celle de la chose. C'est une altérité rayonnante au point de disparaître dans son propre rayonnement.
Henri Maldiney, Ouvrir le rien, l'art nu.
lundi 23 novembre 2020
Figures (1123)
... Bonaparte - le nom le plus grand, le plus glorieux, le plus resplendissant de l'histoire, sans en excepter celui de Napoléon - ...
Pierre Larousse
Art (122)
L'art est une obsession. Celle de l'autoportrait poussa Géricault à se servir de sa main droite pour faire le dessin de sa main gauche, sur son lit de mort.
dimanche 22 novembre 2020
Figures (1122)
Il est là!... Sous trois pas un enfant le mesure!
Lamartine, parlant de Napoléon en son tombeau, in Les nouvelles méditations, 7e.
Art (121)
L'art n'est pas constitué d'objectivités irréelles, mais de réalités inobjectives.
Henri Maldiney, Ouvrir le rien, L'art nu.
samedi 21 novembre 2020
Figures (1121)
Ses vices nous ont sauvés de ses talents.
J. de Maistre, parlant de Napoléon in Lettre au prince Korlowski, Saint-Petersbourg, octobre 1815.
Art (120)
Il n'y a pas dans l'art de vérité universelle. Dans l'art, une vérité est ce dont le contraire est également vrai.
Oscar Wilde, Aphorismes.
vendredi 20 novembre 2020
Figures (1120)
Qui a écrit: "Comme tous les hommes, il avait le désir du bonheur et n'avait encore trouvé que la gloire"?
Napoléon Bonaparte, dans un roman de jeunesse intitulé Clisson et Eugénie.
jeudi 19 novembre 2020
Figures (1119)
C'est un gentillâtre de beaucoup d'esprit et de beaucoup de savoir, érigeant en doctrines ses premiers préjugés.
Joubert, parlant de De Bonald.
Art (118)
La vérité que cherche l'œuvre d'art, c'est la vérité universelle de ce qui est singulier.
Michel Deguy
mercredi 18 novembre 2020
Figures (1118)
Les mots arrivent à bien dire ce que l'on pense quand on pense peu. Mais la pensée approfondie s'énonce moins aisément que la liste des courses à faire. "Clairement" est un adverbe à jouer à la trompette. Et pour le luth il faudrait inventer un autre adverbe. Comment traduire ce qui ne se conçoit que poétiquement? Hein, Boileau?
mardi 17 novembre 2020
Figures (1117)
Boileau, par ailleurs si académique, était cependant capable d'apprécier "un beau désordre". Il fallait, il est vrai, que ce fût "un effet de l'art".
Art (116)
Qu'est-ce que les écrivains (et les artistes en général) sacralisent en France (et plus ou moins en Europe)? Au Moyen Age, c'est Dieu; au XVIe siècle, l'homme; au XVIIe, la morale; au XVIIIe , la raison; au XIXe, l'artiste lui-même; au XXe, le texte.
lundi 16 novembre 2020
Figures (1116)
C'est étrange, le cas de Boileau: tout le monde le méprise, mais tout le monde le sait par cœur.
Borges, in Le matin du 29/10/83.
Art (115)
Vouloir vivre pour l'art, pour ce qu'il y a de plus beau en l'homme, c'est-à-dire pour l'humanité même de l'homme (ou pour sa "divinité", au choix), c'est, insolublement, accepter de mourir socialement ou physiquement. Hors de tout compromis, l'artiste est dans ce dilemme: l'art tue l'homme, ou l'homme tue l'art. C'est ainsi que, de toute façon, l'art fait entrer la mort dans la vie.
dimanche 15 novembre 2020
Figures (1115)
Boiardo est un adroit poète narrateur. Ses adjectifs sont des épithètes, c'est-à-dire des petits blocs lyriques qui transparaissent dans le courant du récit comme des objets et non comme des sensations. Ses dialogues, ses exclamations sont des fenêtres mélodiques, bien délimitées, des modulations (pourrait-on dire) préexistantes, qui, elles aussi, font bloc comme des choses avec le courant. Après avoir lu un épisode, on se rappelle des gestes et des actions, et non des sensations.
Pavese, Le métier de vivre.
samedi 14 novembre 2020
Figures (1114)
On raconte que Matteo Maria Boiardo, l'auteur du Roland amoureux, faisait sonner à toute volée les cloches de Scandiano (bourg dont il était le seigneur) quand il trouvait un beau nom pour les personnages de son poème.
Leonardo Sciascia, in Le Monde-des-livres du 31 mai 1985.
Art (113)
Si le jeu oubliait de défaire, il se confondrait avec l'art, qui d'ailleurs est bien une espèce de jeu; le jeu, ironique en cela, ne laisse jamais vivre bien longtemps sa propre illusion... Il n'en est que plus indispensable de distinguer la Fiction, qui est artiste, et la Feinte, qui est artificielle; celle-là qui est une œuvre, celle-ci qui est une manœuvre; celle-ci conduite, mimique ou opération pure, celle-là fable, roman, mythe ou statue. Son côté destructeur ou révocateur place décidément l'ironie en marge de l'art.
V. Jankélévitch, L'ironie.
vendredi 13 novembre 2020
Figures (1113)
Dans le rôle-titre [du film Le rebelle] , King Vidor aurait bien vu Humphrey Bogart, à cause de son air "retors, intello et indécrottablement citadin." Trop tard, La Warner avait déjà signé avec son contraire: Gary Cooper, échassier placide élevé au grand air d'une Amérique saine et fière de l'être.
Marine Landrot, in Télérama 2915 du 23/11/05.
Art (112)
J'aime, en art, ce qui, loin du lyrisme d'une part, loin de l'intellectualisme d'autre part (ni Eluard ni Robbe-Grillet), ce qui donne de l'expérience humaine, dans sa réalité et sa totalité, une expression (musicalement) juste (Proust, Céline, Kundera...).
jeudi 12 novembre 2020
Thierry Metz
"... Que l'avoir d'un homme, si peu soit-il, doit inquiéter son être, que seuls ses mots l'encerclent."
Voilà ce qu'écrit Thierry Metz dans Le journal d'un manœuvre, qui est une suite de réflexions et de notations elliptiques sur son travail manuel, son travail intellectuel, sur la vie dans ses esquisses, le drôle de monde. A part "pelle", "pioche" et "chantier", les mots qu'il emploie le plus souvent sont "oiseau", "main", "arc-en-ciel".
Soir après soir, ces notes, en apparence prosaïques, , soulagent le corps fatigué, redonnent de la force à l'âme. Elles résonnent comme des poèmes, elles sauvent la journée.
"J'aime à croire qu'un jour, peut-être, un dieu sans nom s'assoira sur ce petit tas de terre, prendra place dans la tombe éclairée de mes gestes, avec les mots de tous les jours, simples passereaux. Il soufflera un instant puis repartira vers ce qui a lieu, dans les déserts où sont les hommes et leurs chantiers".
Thierry Metz s'est suicidé en 97, après la mort accidentelle d'un de ses enfants.
Quand on aime à la fois l'homme et l'artiste, on aime encore plus l'artiste et encore plus l'homme. Parce que l'homme est alors du même côté que son œuvre, non celui de l'avoir mais celui de l'être. L'infusion réciproque agit comme une circulation vertueuse: l'art s'y charge d'une densité humaine absolue et le créateur sauve le pauvre homme qu'il est en justifiant universellement sa singulière présence au monde.
Figures (1112)
Pour son rôle de La mariée était en noir, Truffaut ne donna qu'une indication à Jeanne Moreau: "Joue comme Humphrey Bogart."
mercredi 11 novembre 2020
Figures (1111)
La carrure de jockey fatigué, le sourire narquois en joute avec une lèvre supérieure stoïque, la gorge tapissée par les "clous du cercueil", comme il surnommait ses indispensables cigarettes... Sanglé dans son éternel Aquascutum trempé, il joue avec sa chère et tendre une belle partie de fléchettes verbales, dont la cible est très souvent sexuelle.
Marine Landrot, parlant de Bogart, in Télérama du 20/09/00.
mardi 10 novembre 2020
Figures (1110)
"Don't Bogart it!", disaient les hippies, à ceux qui avaient tendance à fumer leur joint jusqu'au mégot.
Art (109)
Jacques Taminiaux - Vous connaissez sa* remarque: "Il n'y aura plus de peintres, mais des gens qui peignent." Cela pousse à son terme l'idée de transparence dont nous parlions plus haut. Or nous avons appris à nous défier de ce registre, et l'art contemporain exprime plutôt une altérité toujours renouvelée. Dans le rebondissement permanent des formes contemporaines, les maîtrises sont rongées. Il semble que l'art actuel relève plus d'un perspectivisme qui s'appuie sur un fond d'opacité fondamentale.
in Le Monde-aujourd'hui du 11/12/83.
* de Marx.
lundi 9 novembre 2020
Suger Man
La réalité est souvent plus humble et parfois plus noble que la légende. C'est vrai pour Sixto Rodriguez, dont le Suédois Malik Bendjelloul raconte l'histoire, sous forme d'enquête, dans Sugar Man. Cette histoire m'a fait pleurer (mais le sel des larmes n'irrite pas les yeux). A cause de la longue injustice qu'a subie le grand Songwriter en comparaison de qui Bob Dylan n'était qu'un petit salé, à cause surtout de l'immense stature de ce grand sage indien qui travailla comme un manœuvre* toute sa vie, sans rechigner, alors qu'il était une étoile dans le ciel de l'art, mais une étoile qui ne brillait qu'aux yeux des voyants. A cause enfin d'un face à face avec un Destin venu à résipiscence, mais qui ne le fait pas ciller: la gloire à sa porte, il retourne à sa charrue, je veux dire à Detroit ( Cincinnati aurait été parfait, pour jouer un peu avec la légende), dans sa cabane en planches, à l'ébahissement de tous , sauf de ses amis ouvriers qui connaissent déjà la simplicité de l'homme et découvrent enfin la beauté du musicien. Cet homme et musicien est le héros doublement magnifique de ses filles qui a su opposer à l'aveugle humiliation son éclairante modestie.
*En littérature, il serait comparable à Thierry Metz, qui connut, hélas! une autre fin.
Figures (1009)
Le cerveau de Huston était marqué du même rictus que les lèvres de Bogart.
Alain Riou, TéléObs 1601 du 13/07/95.
Art (108)
Jacques Taminiaux - Notre époque n'a pas fini de méditer sur sa* phrase: "Nous avons l'art pour ne pas mourir de la vérité." L'art n'est pas intégrable. Il manifeste des limites, il n'assèche pas le sens. Pour Marx, l'art avait - comme pour Hegel - atteint son apogée chez les Grecs. L'art relevait d'une jouissance de soi dans l'autre. Or, une fois que nous aurions atteint l'individu total, nous serions censés avoir réalisé la jouissance parfaite. Alors l'homme se reconnaîtrait dans tout ce qu'il ferait, il n'y aurait plus lieu de faire des œuvres.
in Le Monde-aujourd'hui du 11/12/83.
*de Nietzsche.
dimanche 8 novembre 2020
Figures (1008)
[ Dans Le faucon maltais ] Peter Lorre et Sydney Greenstreet campent des personnages excentriques dont le jeu au second degré donne à celui de Bogart cette si particulière réticence dont il n'a pas manqué de se souvenir dans les rôles qui ont suivi.
Olivier-René Veillon. Le cinéma américain. Les années cinquante.
Art (107)
Chez Nietzsche, l'art était une figure qui ne totalisait pas. Dionysos n'abolit pas Apollon.
Christian Descamps, in Le Monde-aujourd'hui du 11/12/83.
samedi 7 novembre 2020
Figures (1007)
La crispation de sa mâchoire évoque irrésistiblement le rictus d'un cadavre gai, l'expression dernière d'un homme triste qui s'évanouirait en souriant.
C'est bien là le sourire de la mort.
Robert Lachenay, parlant de Bogart (vers 1941).
Art (106)
Christian Descamps - Kant et Hegel nous permettent donc de déchiffrer l'art contemporain.
Jacques Taminiaux - L'art contemporain refuse kantiennement la connaissance, la jouissance et la fonctionnalité. Mais, par ailleurs, je crois aussi qu'on peut interpréter de nombreuses œuvres à partir de ce que Hegel appelle le dépérissement de l'art.
in Le Monde aujourd'hui du 11/12/83.
vendredi 6 novembre 2020
Figures (1006)
Quand il entre dans le film, c'est déjà l'aube blême du lendemain, dérisoirement victorieux du macabre combat avec l'ange, le visage marqué par tout ce qu'il a vu et la démarche lourde de tout ce qu'il sait.
André Bazin, parlant de Bogart.
Art (105)
Christian Descamps - Pour Kant on n'épuise donc jamais l'œuvre d'art. Hegel, lui, tente d'intégrer l'ensemble de l'histoire de l'art dans un mouvement de l'Esprit qui totaliserait le sens.
Jacques Taminiaux - Pour Hegel l'art est une première forme de l'Esprit absolu. Il relève d'un sens pénétrable. Historiquement, Hegel relègue la perfection de l'art dans le monde grec. Toutefois avec la marche de l'esprit on va dépasser tout cela. Pour lui, l'art a été essentiel quand l'esprit se cantonnait au niveau de la sensibilité. Mais toute l'évolution du réel - et du rationnel - moderne va faire de l'art une occupation marginale."
in Le Monde-aujourd'hui du 11/12/83.
jeudi 5 novembre 2020
Figures (1005)
Sa grande qualité de base était une splendide rugosité. Même quand il était parfaitement soigné, j'avais l'impression de pouvoir gratter une allumette sur sa joue. Il connaissait à fond son métier, et pourtant, il était impossible de ne pas avoir le sentiment que son âme était ailleurs, comme un mystérieux instrument de recherche en train de frapper à des portes encore inconnues, même de lui.
Peter Ustinov, parlant de Bogart.
Art (104)
Christian Descamps - Le jugement esthétique requiert que je sois individuellement impliqué.
Jacques Taminiaux - Pour louer ou pour admirer une chose, je dois être affecté par elle. Ainsi, une belle chose ne me livre aucun savoir, mon intelligence ne vise pas une explication, l'œuvre me plaît sans concept. On voit là comment le jugement esthétique diffère de la jouissance sensorielle ordinaire. De fait, je ne subordonne pas la chose à ma volupté. L'œuvre d'art n'est pas ramenée à mon bien-être, devant elle je suis désintéressé. Dans cette expérience j'échappe à mon exclusivisme égoïste, je me dépasse vers l'universalité. Emu par la beauté d'une œuvre, j'ai envie de faire participer les autres à cette découverte. Kant ne referme aucunement la subjectivité sur elle-même; en un sens il rompt avec la subjectivité classique.
in Le Monde-aujourd'hui 11/12/83.
mercredi 4 novembre 2020
Figures (1004)
Trois têtes qui se ressemblent, et qui profitent individuellement de leurs prestiges divers et réciproques: Bogart, Dillinger, Camus.
Art (103)
Pour que l'art relève de l'esthétique, il a fallu que naisse le je, le cogito, ces centres de référence du plaisir sensible. Pour un Grec, les règles de l'art relèvent essentiellement de l'ordre du cosmos et non pas d'une subjectivité. Mais c'est Kant qui va mettre en lumière l'attitude proprement esthétique. Cette attitude n'apporte pas un plaisir de type hédoniste, elle ne donne pas non plus de savoir et elle est rebelle à toute fonctionnalité. Kant découvre donc ce qu'il en est de l'intérêt pour la chose elle-même.
Jacques Taminiaux, répondant à Christian Descamps, in Le Monde-aujourd'hui du 11/12/83.
mardi 3 novembre 2020
Figures (1003)
Pour Bogart, "con" et "professionnel" constituaient les deux termes majeurs de la mythologie verbale. Homme très moral - en exagérant un peu, on pourrait dire guindé - il employait "professionnel" comme une médaille de platine décernée à ceux dont il approuvait le comportement; "con", à l'opposé, prenait dans sa bouche une note de mécontentement presque douloureux.
Truman Capote.
Art (102)
Chez les Grecs, on parle de belles choses, mais cette méditation est plus poétique qu'esthétique. L'esthétique, comme discipline, naît vraiment au XVIIIe siècle. Elle a pour ambition de saisir comment la perception sensible s'accompagne d'un plaisir.
Christian Descamps, in Le Monde aujourd'hui du 11/12/83.
lundi 2 novembre 2020
Figures (1002)
Bogart semble métaphysique. Homme, certes, mais comme figure morale, et sans connotations sexuelles ni sensuelles. Sa virilité est dans sa tête et son verbe. Il est une résolution en marche.
Art (101)
Il y a deux conceptions de l'art (plus toutes les autres) : la grasse et la maigre, l'humide et la sèche, la dispendieuse et l'économe. Bien que je me laisse parfois tenter par la première - une femme aux gros seins qui mouille - , je suis plus naturellement séduit par la seconde, plus froide mais mieux proportionnée. N'étant guère équilibriste, je me sens plus proche du calme Apollon que de l'exubérant Dionysos.
dimanche 1 novembre 2020
Figures (1001)
Toujours le même rôle, c'est vrai, mais il n'est rien de plus difficile à rendre sans cesse intéressant que la répétition.
Truman Capote, Humphrey Bogart, in Les chiens aboient.
Art (100)
La mégalomanie culturelle, dit Nietzsche, est une conséquence naturelle du rétrécissement de l'art.
Guy Hocquenghem, Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary.
samedi 31 octobre 2020
Figures (1000)
Bogie caressait un rêve humoristique. Il disait qu'une femme aurait dû tenir dans la poche d'un homme. Il aurait pu l'en sortir, lui parler, la garder debout au creux de sa main, la laisser danser sur une table; dès qu'elle commencerait à mal se conduire, hop! dans la poche de nouveau. Et on pourrait également la rendre grandeur nature. Tout merveilleux qu'il était, j'aurais aimé de temps en temps pouvoir en faire autant avec lui.
Lauren Bacall, Par moi-même.
Art (99)
La quotidienneté, c'est la différence dans la répétition. En isolant la chaise sur la toile, je lui ôte toute quotidienneté, et, du même coup, j'ôte à la toile tout caractère d'objet quotidien (par où elle devait, selon Warhol, ressembler absolument à la chaise). Cette impasse est bien connue: ni l'art ne peut s'absorber dans le quotidien (toile = chaise) ni non plus saisir le quotidien en tant que tel (chaise isolée sur la toile = chaise réelle). Immanence et transcendance sont également impossibles: ce sont les deux aspects d'un même rêve.
Bref, il n'y a pas d'essence du quotidien, du banal, et donc pas d'art du quotidien: c'est une aporie mystique.
J. Baudrillard, La société de consommation.
vendredi 30 octobre 2020
Art (98)
L'art, comme la poésie, est l'universel hospice des sentiments inemployés.
Malcolm de Chazal, La vie derrière les choses.
jeudi 29 octobre 2020
Figures (998)
[L'] insécurité était l'un de ses traits de caractère les plus attirants.
Lauren Bacall, parlant d'Humphrey Bogart in Par moi-même.
Art (97)
Le discours sur la création est aujourd'hui plus riche que la création: c'est l'art du XXe siècle.
mercredi 28 octobre 2020
Figures (997)
Ethique plutôt que moral, c'est-à-dire d'une morale sculptée par le style, le héros bœtticherien est un pessimiste qui ne renonce pas. Il n'est pas gai, il n'est pas heureux, il est lucide, et la conscience est la claire signature de l'humain.
Art (96)
...Poétique ou critique, tout l'art "sans qui les choses ne seraient que ce qu'elles sont" s'alimente (avant le Pop) à la transcendance.
Jean Baudrillard, La société de consommation.
mardi 27 octobre 2020
Figures (996)
De Seven men from Now à Comanche station, Bœtticher et ses collaborateurs dépouillent jusqu'à l'épure un cliché essentiel du genre: un homme, dont la femme a été tuée, se venge des assassins. De film en film le pittoresque inutile disparaît, la psychologie explicative se gomme et surtout le personnage du vengeur (un Randolph Scott de plus en plus impassible, traversé parfois d'ironie ou de tendresse) devient une pure entité, retrouvant, comme on l'a noté, la présence axiomatique de William S. Hart.
Christian Viviani, Le western.
lundi 26 octobre 2020
Figures (995)
Ride Lonesome (Le vengeur solitaire, 1958) est un western tout en lignes, net, sans bavures. Le montage n'escamote aucun trait; tout est dit mais rien ne déborde. Notre cœur est à l'unisson du caractère du héros (Randy Scott, bien sûr, l'âme et lame bœtticherienne): jamais il ne s'emballe ni ne se lasse, il tranche à mesure qu'il avance. D'un bout à l'autre du récit, il tient sa note. Et ce n'est pas la note mécanique et métallique d'une horloge, c'est la note habitée qui crée la musique intérieure de l'être en quête de justice.
dimanche 25 octobre 2020
Figures (994)
La morale des films de Bœtticher est que, finalement, chacun est perdant*. Dans ce monde à la fois triste et drôle, la vie est une chose rude et plaisante qui ne sera sans doute jamais gagnée.
Astre/Hoarau, Univers du western.
*Les mêmes auteurs affirment plus haut que le héros bœtticherien est est un "gagneur". Ce qui ne signifie pas un "gagnant", mais un combattant (d'un combat qu'il perdra)...
Art (93)
Une fiction où le vrai jamais ne contredit le réel, c'est une définition possible de l'art, d'un art classique tout au moins; le contraire du poncif, de l'objet poncé.
samedi 24 octobre 2020
Figures (993)
Entre ce pur trop souvent enfermé dans une vengeance sans issue et ce renégat avide de retrouver un équilibre social ou d'accéder à la dimension héroïque va se tisser un écheveau de relations complexes dont les fils étroitement mêlés symbolisent la dualité du héros bœtticherien. Tout comme lui, le bandit possède en effet son intégrité propre.
Astre/Hoarau, Univers du western.
Art (92)
Ce n'est pas l'art qui m'intéresse, c'est l'expression. L'art n'est que la technique de l'expression. Je n'écris, je ne lis que ce qui m'exprime.
vendredi 23 octobre 2020
Figures (992)
Les crapules de ses films ne sont pas toujours antipathiques et jamais détestables [...]. Que ces mauvais anges sympathiques ne puissent trouver la voie de la rédemption ne fait qu'ajouter une note tragique de plus au drame d'être homme.
Astre/Hoarau, parlant de Bœtticher in Univers du western.
Art (91)
Tout art, peut-être, a besoin de l'absence, comme toute personne en a besoin pour être vraiment elle-même.
Christian Zimmer, in Le Monde-aujourd'hui du 21/10/84.
jeudi 22 octobre 2020
Figures (991)
Le héros bœtticherien n'a ni vertu, ni tradition, ni communauté pour le soutenir dans son action mais seulement une certaine idée de la chose à faire, une faculté intime d'adaptation au milieu et aux êtres et surtout, une constante collusion avec lui-même.
Astre/Hoarau, Univers du western.
Art (90)
Boileau, par ailleurs si académique, était cependant capable d'apprécier "un beau désordre". Il fallait, il est vrai, que ce fût "un effet de l'art."
mercredi 21 octobre 2020
Figures (990)
Alors que Ford cherche à se définir viscéralement par un enracinement dans l'Histoire et Mann hausse l'exigence quotidienne au niveau du tragique le plus achevé, Bœtticher, tout comme le réalisateur de Rio Bravo, s'attache à mettre en exergue la relation nécessaire et concertée que l'homme entretient avec le monde dans le cadre du combat quotidien, de cette bataille rugueuse et routinière dont, au bout du compte, surgit l'étonnement et le bonheur de se découvrir tel qu'on s'est voulu. C'est donc un "gagneur" que ce héros bœtticherien et son créateur précise: "Je n'aime pas faire un film où les personnages ne sont pas maîtres de leur destin." Maître de lui-même comme de l'univers qu'il parcourt, l'homme selon Bœtticher reste ineffaçablement gravé dans nos mémoires sous les traits calmes et austères de Randolph Scott...
Astre/Hoarau, Univers du western.
mardi 20 octobre 2020
Figures (989)
Plutôt que de révéler la grandeur de l'homme jusque dans sa déchéance [comme Hawks] il* infléchit son style vers celui du conte moral ou de la fable en se faisant le peintre de la dérision souriante.
Astre/Hoarau, Univers du western.
*Bœtticher.
Art (88)
Ce qu'il y a de plus vrai en ce monde: l'amour, la religion et l'art. Le premier, à travers toutes les dissimulations et toutes les mascarades, voit jusqu'au noyau l'individu souffrant et compatit avec lui et le dernier*, en tant qu'amour pratique, console la douleur en parlant d'un autre ordre du monde et en apprenant à mépriser celui-ci. Ce sont les trois puissances illogiques qui se reconnaissent comme telles.
Nietzsche, Le livre du philosophe, III, Aph. 177.
* Nietzsche ne dit rien de la seconde?
lundi 19 octobre 2020
Figures (988)
Une fois surmontées les tentations de ses démons intérieurs, notre héros [celui des westerns de Bœtticher] s'acheminera lentement mais sûrement vers la connaissance, celle de la solitude essentielle de l'homme.
Astre/Hoarau, Univers du western.
dimanche 18 octobre 2020
Figures (987)
Tous mes films avec Randy Scott, déclare Bœtticher, racontent à peu près la même histoire avec des variantes. Un homme dont on a tué la femme recherche le meurtrier.
samedi 17 octobre 2020
Figures (986)
[ Budd] Bœtticher, c'est l'agressivité faite homme, au sens le plus positif du terme.
Astre/Hoarau, Univers du western.
Art (85)
L'art, pour moi, doit se tenir aussi éloigné que possible de la "forme" et de la "réalité", ces deux extrêmes (ou extrémismes), dont l'une est "vision sans rien" et l'autre "rien sans vision", pensée vide et plein impensé. Ces deux terminaux de l'art sont aussi les deux fins fonds de de la littérature moderne depuis Mallarmé et Zola.
vendredi 16 octobre 2020
Enfance
Moi qui n'ai pas eu de père, j'ai bien aimé être un enfant. Je n'ai eu à tuer personne. Des femmes, des cousins, des copains m'ont "élevé". Une abeille, une fourmi cigalière et des papillons. Des papillons les enfants, des butineurs. La vie comme une fleur renouvelée. Joseph Heller, dans Panique, dit: "J'ai enfin trouvé ce que je voulais devenir plus tard: un petit garçon." Moi, je voulais être aviateur, comme Biggles, ou cow-boy, comme Gary Coupeur. C'était sérieux: à 11 ans j'ai écrit un western et, à 13, un roman de guerre dont le héros était un pilote de chasse. Mais je suis sûr aujourd'hui que Biggles ou Gary aurait souhaité se revoir en barboteuse bleue.
Ce qui m'a permis de "grandir", alors que je ne voyais que peu d'inconvénients à rester "petit", c'est que je croyais à la transcendance des "grandes personnes". J'ignorais alors que Malraux allait dire un jour qu'il n'y en avait pas. J'ignorais, bien sûr, que l'adulte n'est que ce qui reste de l'enfant, et qu'une enfance étriquée accouche d'une vie d'adulte riquiqui.
A 12 ans, on n'a plus rien d'essentiel à apprendre, mais on ne le sait pas. C'est toujours grand qu'on voudrait être petit. Car grandir c'est en réalité réduire sa belle voilure et perdre en extension ce qu'on croit gagner en compréhension.
Adultes malheureux et malheureux adultes, vous êtes trop "grands" maintenant pour être consolés. Votre terre-neuve enfantine aurait dû s'élargir avec vous; hélas, elle n'est plus qu'un terrier charogneux...
Entrez dans la vive enfance, c'est un plus beau pays que celui de la rance adolescence ou du plat adultat.
Figures (985)
Les œuvres immortelles de Jakob Bœhme, une sorte de pique-nique dans lequel l'auteur fournit les mots et le lecteur le sens.
Lichtenberg.
Art (84)
... Cet affreux mot à majuscule qu'on ne devrait écrire qu'avec une plume pleine de toiles d'araignée.
Michel Leiris, Brisées.
jeudi 15 octobre 2020
Figures (984)
Toutes ces nouvelles [du Décaméron de Boccace] sont dépourvues d'unité stylistique; elles tiennent trop du récit d'aventures et du conte de fées pour être réelles, elles sont trop "désenchantées" pour être des contes de fées, et beaucoup trop sentimentales pour être tragiques.
Eric Auerbach, Mimesis.
Art (83)
L'art, c'est de faire participer les objets mêmes à notre société et notre intimité - et/ou de nous faire participer à leur étrangeté. Démarche moderne ici, classique là.
mercredi 14 octobre 2020
Figures (983)
Boccace reste dans les limites du style intermédiaire qui, en unissant l'idylle au réalisme, convient par nature à la représentation de l'amour sensuel.
Eric Auerbach, Mimesis.
Art (82)
L'art et la pudeur ont une parenté très grande. Sans l'une et l'autre, l'humanité, le monde, ne seraient que ce qu'ils sont. L'art est la pudeur des choses, comme la pudeur est, pour les femmes et les hommes, l'art social intime.
mardi 13 octobre 2020
Figures (982)
C'est le Décaméron [ de Boccace] qui, pour la première fois depuis l'antiquité, fixe un certain niveau stylistique où la relation d'événements réels tirés de la vie contemporaine est susceptible de faire l'objet d'un divertissement raffiné.
Eric Auerbach, Mimesis.
Art (81)
Toute œuvre d'art recèle son insoluble contradiction dans la "finalité sans fin" par laquelle Kant définit l'esthétique; dans le fait qu'elle représente une apothéose du faire, de la capacité de dominer la nature qui, en tant que création au second degré, se pose comme absolue, sans finalité, existant en elle-même, alors que le faire lui-même, qui est la glorification de l'artefact, reste inséparable précisément de la finalité rationnelle dont l'art veut s'évader. La contradiction entre ce qui est fait et ce qui est, constitue l'élément vital de l'art et définit la loi de son développement, mais elle est aussi sa honte.
Adorno, Minima moralia, p. 210.
lundi 12 octobre 2020
Les choses qu'on dit, les chose qu'on fait (Emmanuel Mouret)
Le réalisateur a une obsession: l'amour, ses chemins, ses visages, ses effets. Qu'il ne confond pas avec le désir, mais s'efforce à l'en démêler. C'est un travail inépuisable. Dénouer l'écheveau des sentiments demande une patience d'ange et des doigts de fée.
Il court, il court, le furet du désir. Elle mord, elle mord, la mâchoire de l'amour. ce qui constitue les êtres de sentiment que nous sommes nous occupe et nous préoccupe depuis nos origines et constitue le sujet essentiel de l'art. Mouret a de grands précurseurs. Sans remonter à Ovide, les plus évidents sont, bien sûr, Rohmer, qui pratiquait le même art, et surtout Marivaux qui, sans doute, à notre époque aurait été également cinéaste. Car, pour pénétrer les arcanes de l'universel sentiment, les corps, les voix, les chuchotements, sont essentiels, les personnages sont des incarnations dont la proximité sur grand écran nous importe.
Voltaire, croyant se moquer, disait que Marivaux pesait des œufs de mouche dans des toiles d'araignée. Mais c'est ça. Mouret l'a bien compris, en matière d'amour et de désir, il faut raffiner, car chaque nuance signifie. Marivaux n'avait à sa disposition aucun de nos outils modernes (psychanalyse, théorie du mimétisme, etc.), mais ses intuitions pouvaient suffire à nous les suggérer. Mouret, s'il est plus "savant", n'est pas plus artiste, il l'est autant, avec une humilité qui l'honore. Il sait qu'il n'est qu'un témoin attentif, un passionné actif, un amoureux lucide. Il ne glorifie ni n'abomine l'amour, il l'illustre. L'amour n'annihile pas tous les autres sentiments, n'absorbe pas sans distinction les caractères. l'amour trahi peut être jaloux, destructeur, cruel, c'est banal; c'est un amour possessif qui, ne pouvant garder sa proie, s'en venge. Mais il est un amour sublime qui n'est pas l'amour de soi mais l'amour de l'autre, et cet amour de l'autre est le plus grand amour de soi, parce que sa générosité exalte notre dignité, parce qu'il place tout en haut le bien, et non pas le bon. C'est la définition de l'amour héroïque dont, à la fin, Mouret nous livre une magnifique épiphanie.
dimanche 11 octobre 2020
Figures (980)
J'avais aimé Le huitième jour de la semaine. J'ai cru y trouver une écriture fraternelle. L'écrivain y parle sublimement de la vie ordinaire. Mais, dès ma lecture d'Une petite robe de fête, j'ai été déçu. Comment qualifier le style de Bobin? Disons qu'il est enfantin. Il dévale la page comme un ruisseau sa pente, sans s'arrêter, sans réfléchir, en serpentant, en zigzaguant, en bondissant, en furetant sous les pierres, en éclaboussant parfois les lieux communs. C'est un style où il y a de la fraîcheur et de la niaiserie. De l'eau vive et de la logorrhée. Bobin parle de lui lorsqu'il écrit: "Vous êtes dans la bêtise de l'adoration. [...] ... cette stupeur, cette saisie du monde par enlèvement de soi." (folio, p.48). Vous buvez et faites boire le petit lait de la littérature.
Art (79)
L'art est un besoin, le besoin créé par la satisfaction de tous les besoins.
Joë Bousquet, Le bourdon du noir.
samedi 10 octobre 2020
Art (78)
L'art est ce qu'il y a de plus réel, la plus austère école de la vie, et le vrai Jugement dernier.
Proust, Le temps retrouvé.
vendredi 9 octobre 2020
samedi 5 septembre 2020
Figures (977)
Gide, Journal, 24/01/1914.
vendredi 4 septembre 2020
Figures (976)
Art (75)
Léon- Paul Fargue, Sous la lampe.
jeudi 3 septembre 2020
Figures (975)
Jean Guehenno, parlant de Léon Blum, in Le Monde du 18/06/37.
Art (74)
Michel Deguy, Fragments du cadastre.
mercredi 2 septembre 2020
Figures (974)
Dans son prodigieux Journal (son chef-d'œuvre) Léon Bloy note au jour le jour rencontres, correspondance, incidents, réflexions. A une certaine date, un certain jour, il ne note que ces cinq mots. C'est bouleversant. Ça vient d'un homme habitué à recevoir des nouvelles de Dieu, et en état d'en attendre. Bloy est un personnage impossible à vivre, tonitruant, exaspérant, forcené, théâtral, excessif, parfois déséquilibré. Mais c'est un authentique prophète (mot galvaudé dans un âge qui en ignore la réalité). Les prophètes de l'Ancien Testament étaient eux aussi de mauvais coucheurs, des gens infréquentables. Mais il faut bien que les prophètes hurlent, puisqu'ils parlent à des sourds.
Simon Leys, Les idées des autres.
Art (73)
Heidegger, L'origine de l'œuvre d'art, in Chemins qui ne mènent nulle part.
mardi 1 septembre 2020
Figures (973)
Art (72)
Thierry Maulnier, Les vaches sacrées.
lundi 31 août 2020
Figures (972)
Art (71)
Thierry Maulnier, Les vaches sacrées.
dimanche 30 août 2020
Voyage à Tokyo (Ozu, 1953)
Fidèle à son principe de pauvreté, Ozu s'efforce de parvenir à l'essence même du sentiment qui attache les êtres. Aussi doit-il exténuer les dialogues et les réduire à l'expression dénudée du passage d'un cœur à l'autre. les mots n'apportent aucune information, ils ne font que souligner (en les contrariant) ce que les gestes et les regards disent. Ils sont explétifs au sens propre: ils n'éclairent pas, ils comblent, ils remplissent les interstices des relations. Mais ils ne sont pas superflus, puisqu'ils servent au cinéaste, comme s'il était peintre, à mettre un peu d'ombre là où l'aveu direct serait trop cru: il tire l'image vers le bas, la ramène à l'ordinaire apparent, la voile. On est surpris de l'indigence réelle des propos qu'échangent les personnages, mais c'est un effet de leur pudeur extrême, et un mâchurage du peintre. L'essentiel est dessous ou dedans: l'amour des parents comme l'amour des enfants sont des réalités que l'usure des jours a rendues parfois plus frustes, mais il est là, il est fort, et pourtant il ne suscite sur les lèvres des intéressés qu'un sourire à peine esquissé. Pour parler du cinéma d'Ozu, le mot même de litote est insuffisant.
La vie est éphémère et triste au fond, mais Ozu, pour l'éclairer, avait trouvé un contrepoint: il admirait tant John Ford qu'il décida qu'il ferait toujours beau dans ses films, comme dans les westerns de son modèle.
Dans son chef-d'œuvre, Voyage à Tokyo, trois générations (deux surtout) se croisent sans se mêler. Les lenteurs méditatives et plénitives du passé s'y opposent aux crispations occidentalisantes du présent. C'est la mort d'un monde de l'harmonie des hommes et des choses, d'un monde où la mort même n'est pas un mal puisque le soleil a des levers et des couchers magnifiques; puisque les choses sont, et ne peuvent pas ne pas être. Et le film de ce monde est réalisé à la simple hauteur des personnes qui l'habitent, sans à-coups, sans lyrisme même: les vies s'y déroulent comme des évidences essentielles, et chacune pourrait tenir dans les trois vers d'un haïku.
Figures (971)
Raphaël Sorin, in Le Monde des livres du 29/04/83.
Art (70)
Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience.
Horizons (50)
Jean Gaulmier, Terroir.
samedi 29 août 2020
Figures (970)
Léon Bloy, La femme pauvre.
Art (69)
Elias Canetti, Le territoire de l'homme, 1948.
vendredi 28 août 2020
Figures (969)
Michel Surya, in N.Obs. 2575 du 13/03/14.
Art (68)
Gide, Journal, janvier 1912.
jeudi 27 août 2020
Figures (968)
Michel Surya, in N.Obs. 2575 du 13/03/14.
Art (67)
Gide, Journal, 17 juin 1910.
mercredi 26 août 2020
Figures (967)
Art (66)
Jean Guehenno, Journal des années noires, 11/09/42.
mardi 25 août 2020
Figures (966)
lundi 24 août 2020
Figures (965)
Art (64)
dimanche 23 août 2020
Figures (964)
samedi 22 août 2020
Art (62)
Su Tung-Po, peintre de la Chine ancienne.
vendredi 21 août 2020
Figures (962)
Nietzsche, Le cas Wagner.
jeudi 20 août 2020
Figures (961)
Art (60)
F. Alquié, Le désir d'éternité.
mercredi 19 août 2020
Figures (960)
Finalement, il s'est retrouvé tout seul. Et, ne voulant pas se tuer banalement, il a décidé d'entrer au Mexique pour y rejoindre en pleine révolution les troupes de Pancho Villa. Il avait simplement laissé un billet derrière lui: "Etre Américain au Mexique, ça c'est le suicide!" Puis il a disparu.
Carlos Fuentes, à propos de Le vieux Gringo, in Télérama du 04/06/86.
Art (59)
Ferdinand Alquié, Le désir d'éternité.
mardi 18 août 2020
Figures (959)
F. Maspero, parlant de Francesco Biamonti in Le Monde du 20/09/93.
Art (58)
Pirandello, Ecrits sur le théâtre et la littérature.
lundi 17 août 2020
Figures (958)
J. Roubaud, parlant de Bertran de Born in Les troubadours.
Art (57)
Patrick Berthier, Préface à Une fille d'Eve, de Balzac (folio).
dimanche 16 août 2020
Figures (957)
J. Roubaud, Les troubadours.
Art (56)
samedi 15 août 2020
Figures (956)
J. Roubaud, Les troubadours.
Art (55)
Malraux, L'homme précaire et la littérature.
vendredi 14 août 2020
Figures (955)
J. Roubaud, parlant de Bertran de Born, in Les troubadours.
Art (54)
Malraux, L'homme précaire et la littérature.
jeudi 13 août 2020
Figures (954)
J. Roubaud, Les troubadours.
Art (53)
Malraux, L'homme précaire et la littérature.
mercredi 12 août 2020
Figures (953)
J. Roubaud, Les troubadours (Seghers).
Art (52)
Pierre Lepape, à propos du Monde selon Garp, de John Irving.
mardi 11 août 2020
Figures (952)
In N.Obs. 777 du 01/10/79.
lundi 10 août 2020
Figures (951)
In TéléObs 2196 du 07/12/06.
Art (50)
R. Musil, L'homme sans qualités, II.
dimanche 9 août 2020
Figures (950)
Art (49)
Antonioni.
samedi 8 août 2020
Figures (949)
Cardinal de Bernis.
Art (48)
Chirico.
vendredi 7 août 2020
Figures (948)
Art (47)
La fable, à la limite, englobe l'histoire. La définition de la forme, c'est le passage à l'extériorité de l'objet; terme premier, fondamental. Dans la forme, il y a toujours un choix, ou des choix entre le beau et le laid, le connu et l'inconnu, etc. A mon sens les Français ne vivent pas assez avec la forme, et trop avec la figure. La figure, c'est-à-dire la personne, ou la personnification, cette présence immédiate du semblable.
André Chastel, in Le Monde du 05/10/1978.
(1) Recueil de textes d'André Chastel. (2) Idées, notions fondamentales.
jeudi 6 août 2020
Figures (947)
J. Renard, parlant de Sarah Bernhardt.
Art (46)
Proust.
mercredi 5 août 2020
Figures (946)
Jean-Louis Ezine, Les royaumes perdus de Pierre Loti, in N.Obs.1550 du 21/07/94.
Art (45)
André Maurois.
*de manière oblique, indirecte.
mardi 4 août 2020
Figures (945)
Charles Trenet, in Télérama du 11/11/92.
Art (44)
lundi 3 août 2020
Figures (944)
Léon Daudet, Souvenirs littéraires.
Art (43)
N'est pas sceu de toutes les personnes.
Malherbe, Ode à la reine.
*de feuilles de laurier.
dimanche 2 août 2020
Figures (943)
Jules Huret, Interviews de littérature et d'art.
*Sarah Bernhardt
Art (42)
Malraux, postface aux Conquérants.
samedi 1 août 2020
Figures (942)
Jules Renard, Journal, 10 décembre 1896.
*Sarah Bernhardt.
Art (41)
P. et G. Francastel, Histoire de la peinture française.
vendredi 31 juillet 2020
Figures (941)
in Quinz. litt. 938, sept. 2002.
Art (40)
P. et G. Francastel, Histoire de la peinture française.
jeudi 30 juillet 2020
Figures (940)
Norbert Czarny, parlant de Thomas Bernhard, in La Quinz. litt. 836 du 01/08/2002.
Art (39)
Nietzsche, La naissance de la tragédie.
mercredi 29 juillet 2020
Figures (939)
Art (38)
Philippe Desportes, Livre de Diane, I, 68.
mardi 28 juillet 2020
Figures (938)
Thomas Bernhard, Trois jours.
Art (37)
Elie Faure, Fonction du cinéma.
lundi 27 juillet 2020
Figures (937)
Art (36)
dimanche 26 juillet 2020
Figures (936)
Thomas Bernhard, Le neveu de Wittgenstein.
Art (35)
Elie Faure, Fonction du cinéma.
samedi 25 juillet 2020
Figures (935)
mercredi 8 juillet 2020
Figures (934)
J. Roubaud, Les troubadours (Seghers).
* Can vei la lauzeta mover Quand je vois l'alouette mouvoir
de joi sas alas conta-l rai de joie ses ailes contre un rayon,
que s'oblid' e-s laissa chazer s'oublier et se laisser tomber
per la doussor c'al cor li vai, dans la douceur qui au cœur lui vient,
Ai! tan grans enveya m'en ve [...] Hélas! une si grande envie me prend [...]
Bernart de Ventadour (XIIe siècle).
Art (33)
Wittgenstein.
mardi 7 juillet 2020
Figures (933)
La convenance absolue des structures strophiques et d'un sens clair, progressant par affirmations et sincérités instantanées, l'absence simultanée des hirsuta (ruptures sonores) des mots rares précieux ou à intentions multiples, tout cela a concouru à faire de Bernart de Ventadour le troubadour préféré du public et de la plupart des spécialistes, de 1850 à nos jours. (à suivre).
J. Roubaud, Les troubadours (Seghers).
Art (32)
Freud, L'avenir d'une illusion.
lundi 6 juillet 2020
Figures (932)
J. Roubaud, parlant de Bernart de Ventadour in Les troubadours (Seghers).
Art (31)
dimanche 5 juillet 2020
Figures (931)
Jacques Roubaud, Les troubadours (Seghers).
*Le trobar leu est une poésie légère, à la différence du trobar clus, ésotérique ou hermétique, et du trobar ric, difficile jusqu'à l'artifice. (à suivre).
Art (30)
Malraux.
samedi 4 juillet 2020
Figures (930)
melhs de nul autre chantador mieux qu'aucun autre chanteur
que plus me tra-l cor vas amor plus me tire le cœur vers l'amour.
Bernart de Ventadour.
Art (29)
Mao Tse Toung.
*Voire politiquement négative. Et c'est heureux... pour l'art.
vendredi 3 juillet 2020
Figures (929)
los motz e-l so afinant les mots et rendant purs les sons
lengu' entrebescada comme la langue s'enlace
es en la baizada à la langue dans le baiser
Bernart Marti, troubadour du 12e siècle.
jeudi 2 juillet 2020
Figures (928)
Lautréamont, Poésies, I.
Art (27)
mercredi 1 juillet 2020
Figures (927)
Jean Paulhan.
Art (26)
Braque.
mardi 30 juin 2020
Figures (926)
lundi 29 juin 2020
Figures (925)
Art (24)
La Bruyère.
dimanche 28 juin 2020
Figures (924)
Bernanos, Essais.
Art (23)
P. Francastel, Histoire de la peinture française.
samedi 27 juin 2020
Figures (923)
F. Angelier, in Le Monde des livres du 18/12/15.
Art (22)
vendredi 26 juin 2020
Horizons (49)
Flaubert, Correspondance.
Figures (922)
Jean Daniel, TéléObs 1541 du 19/05/94.