lundi 29 avril 2013

La page et le visage

Une page écrite est comme un visage : trop parfaite, elle nous glace; mal torchée, elle nous rebute. La séduction peut être spontanée, son expression immédiatement pertinente. Elle peut être aussi graduelle et modulée, le temps que sa justesse et son équilibre mystérieux deviennent clairs.
L'intelligence et la beauté d'un texte ou d'un visage ne sont pas, malgré leur coexistence, des alliés naturels. L'intelligence ne fait pas parler les traits, la finesse de la figure ne reflète pas celle de l'esprit. Ne parlons pas de l'âme. L'émotion est une lente collision avec le silence. Désir et réalité s'incarnent ensemble dans une forme inédite, un princeps, et s'il s'agit d'une épiphanie véritable, le temps n'y pourra rien.

dimanche 28 avril 2013

Horizon(s) (3)

Ce qui sauve -en moi- les êtres que je côtoie, c'est leur solitude possible. Je souhaite qu'ils se vengent dans la solitude de l'ennui des conversations, des contacts de l'amitié. Si je les sens totalement accaparés par le dialogue, par ce qu'ils sont devant moi, je les annule. Je ne les vois plus.
Georges Perros, Papiers collés.

lundi 15 avril 2013

Horizon(s) (2)

Quand tous mes rêves se seraient tournés en réalités, ils ne m'auraient pas suffi : j'aurais imaginé, rêvé, désiré encore. Je trouvais en moi un vide inexplicable que rien n'aurait pu remplir, un certain élancement de coeur vers une sorte de jouissance, dont je n'avais pas idée, et dont pourtant je sentais le besoin.    Rousseau, à l'Ermitage (3è lettre à M. de Malesherbes).

mercredi 10 avril 2013

Notre vieillesse...

(A Péguy, mort jeune)

La vieillesse est "aberrante", au sens mathématique : elle s'écarte généralement du modèle et, particulièrement, "présente des variations anormales". Quand on ne les met pas à l'écart, les vieux le font d'eux-mêmes. Les chevaux qu'on dételle quittent la route et vont brouter les bas-côtés, les anciens prés, les herbes coutumières.

J'ai rencontré deux hommes à la fin de leur vie. L'un m'a dit : "Quand on est vieux, on parle avec les morts." L'autre : "Quand on est vieux, on parle avec ses morts". Le second m'a paru moins triste.

lundi 1 avril 2013

Horizon(s) (1)

"L'horizon appartient à la demeure qui lui fait face. [...] L'horizon, le lointain sans quoi il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de demeure." Michèle Desbordes, L'emprise.
Ainsi l'horizon n'est pas irréel mais sa réalité est insaisissable. A Giacometti qui dit que "l'art est comme l'horizon, plus tu t'en approches et plus il s'éloigne", on peut répondre que l'horizon est comme l'art : plus il s'éloigne, plus on s'en approche.
Ce qui compte en art ce n'est pas l'aplomb (il faut laisser la verticalité aux religions), ce qui compte, ce sont les horizons changeants, fluides.
Pour donner un étymaginaire du mot (étymologie imaginaire), on pourrait écrire :
Horizon-(n.m.) - Pays flottant sous les vapeurs souriantes d'un or mystique et zébré. Inconstructible, indestructible.
Je voudrais faire de l'horizon pluriel ou singulier (mais le singulier de l'horizon n'est qu'une photographie - un instantané d'éternité) le lieu mouvant, la perspective imaginaire où recueil de textes et méditation littéraire iraient de pair.
Voici donc la première pépite insaisissable de cet or mystique et zébré :
"Presque tous, nous avons été ce petit enfant qu'un père éleva un jour dans ses bras comme un dieu qu'on offre à l'amour du monde, et l'univers nous a aimés, et les femmes en nous regardant ont voulu nous douer de tous les bonheurs. Puis cet amour s'est éloigné de nous. Tout nous engage à subsister d'abord, tout ensuite nous abandonne." Jean Guehenno, Journal d'un homme de 40 ans.