J'étais prévenu contre Anouk Grimbert, habituée à surjouer l'émotion, je me méfiais d'Arditi, à qui il ne faut pas trop lâcher la bricole. J'avais tort, car ils sont convaincants dans la mise en scène que vient de faire Didier Bezace des Fausses confidences, de Marivaux. L'universalité du (plus grand?) dramaturge français éclate particulièrement dans cette pièce où se rencontrent tous les mondes, du plus trivial au plus subtil, du plus folâtre au plus étriqué, du plus romanesque au plus cruel; une pièce qui nous fait sentir à la pointe du coeur la douceur d'aimer, car c'est une douceur que tout menace, une charité d'un prix infini. Avec une seul instrument: le langage. Toute la palette du langage, capable de parcourir l'arc-en-ciel entier des sentiments et des idées, matérielles ou métaphysiques. Une langue qui a donc la simplicité de la lumière blanche, qui est la synthèse de toutes les couleurs du spectre.
Pauvre Sainte-Beuve (sainte bévue en la circonstance) qui n'y voyait qu' "une sorte de pédantisme pétillant et joli"! Marivaux, c'est Racine torturé par Corneille, sous les applaudissements de Molière, le sourire de La Rochefoucauld et les indignations de La Bruyère! Références classiques?Mais c'est aussi la violence de l'amour romantique, la dénonciation sociale, la solitude humaine, la douleur d'être au monde... et la forme littéraire du coïtus reservatus (selon Barthes). Bref, comme Tarzan et Jane marivaudaient sans mots, Marivaux nous transporte de liane en liane dans la jungle de l'amour à la force du langage littéraire (mais la littérature -pas seulement la littérature amoureuse- la littérature tout court n'est-elle pas une manière coïta reservata de vivre l'existence humaine?) De l'amour, ou plutôt de sa naissance, de sa rencontre, de son aveu. L'énamourement (ou l'inamoration) est le théâtre exacerbé de l'assaut des êtres l' un vers l' autre: cette fleur qui s'ouvre et n'est pas encore expliquée a la fraîcheur du matin, mais elle s'expose à tous les dangers.
Marivaux ravit maux et peines.
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