C'est une chose étrange que les sensibilités que donne l'amour, soit pour la joie ou pour la douleur; et ceux qui ont vécu sans les ressentir peuvent être accusés avec raison d'être morts stupides. Ce feu subtil et vivifiant éveille les âmes les plus assoupies et subtilise facilement les sentiments les plus grossiers; dès que l'esprit en est embrasé, il prend une certaine activité qui n'est naturelle qu'à la flamme, mais dans cette délicatesse, que l'âme acquiert pour tout ce qui concerne la chose aimée, si l'on est sensible aux moindres faveurs, on n'est insensible aux moindres injures, et ce commerce est un agréable champ, où les épines sont en plus grand nombre que les roses. Comme un regard favorable, un petit sourire, un mot indulgent ravissent de joie en de certaines occasions : aussi ne faut-il en quelques rencontres qu'un petit refus, qu'un coup d'oeil altier, et même qu'une légère froideur pour faire mourir de déplaisir. Amour est un tyran désordonné qui fait connaître sa grandeur sans aucune modération; quand il donne, ce sont des profusions étranges, mais quand il exige, il n'ôte pas seulement la franchise et le repos à ses sujets; il les dépouille de toute sorte de bien et ne leur laisse pas même l'espérance de voir diminuer leurs maux.
Tristan L'Hermite, Le Page disgracié, P.U.G., p. 83.
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