mardi 2 juin 2015

La Loi du marché (Stéphane Brizé)

   C'est un très bon film avec un Vincent Lindon fabuleux de force et de fragilité. Entouré d'acteurs non professionnels dans une réalisation fluide et parfois asphyxiante. Même si certaines scènes sont d'une insistante sobriété, l'empathie que nous éprouvons pour le protagoniste nous aide à les supporter pour lui, avec lui. D'autant que par ailleurs le réalisateur utilise volontiers l'ellipse, pour compenser la charge émotionnelle qu'il nous impose lors des scènes qui durent. Mais l'ellipse est aussi parfois violente...Surtout, pour ne pas se complaire dans la noirceur et la dénonciation implicite, Brizé aère son sujet de manière inattendue en suivant à son cours de rock le couple que le héros forme indéfectiblement avec la mère de son fils handicapé. Un peu plus tard, on les verra danser dans leur salon devant leur fils enthousiaste... Ainsi la vie continue. L'histoire, au choix, finit mal ou finit bien, selon l'importance qu'on accorde à la dignité et à l'humanité.
   L'exploitation de l'homme, à la lettre, néantise; elle retourne, comme disait Marx, le moyen contre la fin, assujettissant l'essence de l'homme à sa survie, c'est-à-dire à son existence. L'homme, matière industrielle au même titre que l'objet qu'il fabrique ou le matériau qu'il transforme, ou, pire, les produits qu'il surveille.
   "L'homme ne sera-t-il toujours qu'une partie d'homme, un fragment, aliéné, mutilé, étranger à lui-même?" (Paul Nizan, Antoine Bloyé).
   L'avidité des nantis un jour se retournera contre eux. Les privilèges financiers dont ils abusent sans frein ni vergogne finiront par devenir insupportables. Et alors, gare au sang!

   Il y a deux sortes du cinéma du réel: le réaliste, qui mime la réalité, et le véridique, qui la restitue. Le premier est pléonastique, le second dense de sens. Chez Brizé ce n'est pas l'apparence qui compte (elle n'est qu'ersatz), c'est le traitement du son et de l'image qui restitue précisément ce que masquent les apparences. L'humiliation formelle du héros n'est jamais surlignée, laissant émerger l'iceberg d'humiliations qui le retient sous sa ligne de flottaison.
   "Quelle chose étonnante -un dos qui s'éloigne- le dos s'un être injustement blessé qui s'en va pour toujours. Il y a en lui une espèce d'impuissance, une faiblesse qui réclame la pitié, qui vous appelle, qui vous oblige à le suivre." (M. Aguéev, Roman avec cocaïne). Ce dos qui s'éloigne, est celui de Thierry qui renonce enfin à perdre son âme.
 

1 commentaire:

jean.carmen a dit…

belle critique qui m'invite(m'incite) à voir le film.