dimanche 24 janvier 2016

Horizons (25)

Tous les hommes riches considèrent la richesse comme une qualité personnelle. Tous les pauvres de même. Tout le monde en est tacitement convaincu. La logique seule fait quelque difficulté à l'admettre. [...]
Il n'est pas un nez d'homme qui ne flaire immédiatement, immanquablement, le subtil parfum d'indépendance, d'habitude de commander, d'habitude de choisir partout ce qu'il y a de mieux, de légère misanthropie, de responsabilité consciente, qui s'exhale d'un revenu solide et considérable. A sa seule apparence, on devine le riche alimenté et quotidiennement renouvelé par un choix des meilleures substances cosmiques. l'argent circule sous sa peau comme la sève dans une fleur; il n'y a là ni qualités empruntées, ni habitudes acquises, rien qui soit indirect ou de seconde main : supprimez compte en banque et crédit, et l'homme riche non seulement n'a plus d'argent, mais n'est plus, du jour où il l'a compris, qu'une fleur fanée. Aussi frappante qu'auparavant la qualité de richesse, apparaît maintenant en lui l'indescriptible qualité de néant, avec l'odeur de roussi de l'insécurité, de la caducité, de l'inactivité et de la misère. La richesse est donc une qualité simple, personnelle, qu'on ne peut analyser sans la détruire.
Robert Musil, L'Homme sans qualités, II.

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