Quelque philosophes, Quelques enfants, Quelques manifestants. Le monde de Sempé comme celui de Tati, est un monde pré-poujadiste, qui a la naïveté de l'évidence, qui aurait cette naïveté sans le regard vif de son créateur. Sempé se délecte à dessiner au crayon fin des miniatures, mais,quand il a fini, on l'entend soupirer : comme c'est petit!
Petit? Une épithète bien ambiguë , dont nous reparlerons. (voir sur mon blog, à la date du 10/06/09, l'article intitulé Tous pascaliens, dans lequel je donne mes impressions sur l'album Sentiments distingués).
Enfances (entretiens avec Marc Lecarpentier) est tout de suite bouleversant de beauté douloureuse. Sempé a vécu une enfance inversée. Il ne fut jamais, comme disait Guehenno, "un dieu qu'on offre à l'amour du monde". Il ne fut jamais "doué de tous les bonheurs", car ça se bagarrait chez lui, et les torgnoles établissaient le contact. Son enfance, il a fallu qu'il se la donne, à contretemps, la nuit, par exemple, en écoutant la radio, puis ailleurs, à l'école, au patronage, puis après en volant de ses propres ailes, à un âge où beaucoup d'oisillons tardent à quitter la tiédeur du nid.
Cette enfance, il continue à la cultiver, à l'enrichir, à l'arroser comme une fleur délicate longtemps maltraitée et dont la délicatesse native s'est compliquée d'une fragilité contractée.
Il raconte qu'il était médium et pré-voyait les disputes de ses parents, et leur retombées...sur lui.Il les aimait, il les plaignait, mais ils lui faisaient honte, et l'obligeaient à leur mentir et à mentir sur eux.
Sa mère l'appelait parfois pour qu'il la protège de son père, et l'accusait ensuite d'avoir voulu frapper son géniteur! Ce qui se soldait par une punition exemplaire : plusieurs jours seul dans la cabane à outils du jardin!
La mort d'une guêpe, d'un papillon, d'une fourmi, tout l'affectait, tout le faisait pleurer.Il était (il est toujours) d'une sensibilité qu'il qualifie lui-même de maladive et ridicule. C'est parce qu'il a la joie d'être qu'il en éprouve, de manière aiguë, la souffrance. "Inconsolable et gai", cette formule d'Anouilh, il la fait sienne (p.43). Et l'enfant malheureux, devenu adulte, n'a voulu dessiner que des enfants heureux, même s'ils sont parfois tristes, des enfants heureux mais non pas inconscients, heureux de la joie qu'ils portent en eux, mais qu'ils savent fragile, "heureux malgré eux" (p. 44).
A l'école il était heureux d'échapper au carcan familial. Il chahutait gentiment et les punitions lui paraissaient légères. Il bégayait, clignait des yeux, mais il était d'une politesse exquise (comme à la radio qu'il écoutait chez lui). On l'appelait "de" Sempé. La radio, c'était aussi la gaieté des orchestres (Ventura*, Barelli, Adison).
Toute son enfance a été adoucie, enjolivée, exaltée par le mensonge, la mythomanie créatrice. Mentir pour vivre mieux, vivre tout court parfois. Allumer les lampes intérieures. La beauté des femmes n'est-elle pas aussi un mensonge tellement vrai? Ou une vérité fulgurante et fugace? "Parfois, j'étais sur le point de m'évanouir", au passage d'une jolie fille. (p.71)
"Je souffrais beaucoup pour elles", nous confie-t-il. Enfant, il les croisait, jeunes amoureuses dans le jardin public, puis, peu à peu, les voyait se dégrader : enceintes, mères, bobonnes...
Sensible au charme et à son évanouissement, le petit Jeannot (ainsi l'appelait-t-on) est lui-même tourmenté par son propre déclin, parce que sa mère clame à la ronde : "Petit, il était très mignon, mais maintenant il se défait"(p.73).
Autre blessure : il n'est pas le fils de M.Sempé. Au cours d'une dispute, il entend sa mère dire : "Tu ne l'aimes pas!" et son beau-père répondre : "Mais écoute, il n'est pas normal!" Et dans le langage paysan et bordelais, "pas normal cela voulait dire "ce n'est pas le mien, ce n'est pas mon fils légitime." Moi qui ne savais pas la signification de cette expression, j'avais pris ça... pour un diagnostic de mon état mental." (p.75)
Jeannot quitte l'école après son certif ' pour trouver un travail (" Il fallait que je rapporte un peu d'argent à la maison"). Livreur à bicyclette, payé trois fois moins que le SMIC! Quand il rapporte à sa mère sa première paye, il reçoit cette parole d'encouragement : "Ben, tu vois, ça n'est pas beaucoup plus que les allocations familiales que je touchais quand tu ne travaillais pas!" (p.79).
A 18 ans il s'engage dans l'armée : "J'y ai appris la terreur. Une forme de terreur. J'étais toujours en prison mais pas en temps que forte tête, pas du tout, mais par distraction simplement, pas par indiscipline, mais parce que j'avais la tête ailleurs..." (p.80).
Ses premiers dessins humoristiques sont publiés dans Sud-Ouest dimanche en 1950. A 17 ans il rencontre Chaval qui, le voyant si pauvrement habillé, lui dit : "Ne faites pas ce métier, c'est trop difficile, il vous faut un métier fixe." (p.85)
Quand Lecarpentier lui parle de la violence d'un de ses dessins les plus célèbres, celui où un bébé déboule dans le salon où ses parents regardent la TV et ne le voient ni ne l'entendent, et annonce (dans le vide) : "Je marche ...", Sempé réagit curieusement : "C'est un très mauvais dessin."
— Pourquoi?"
— Il est bête, parce que c'est trop facile. C'est un dessin racoleur. C'est un dessin, comment dire, fabriqué. Oui. On ne peut dire que ça : "Ah, regardez ces parents qui n'ont pas observé leur petit gosse qui marche." D'ailleurs, je ne sais pas s'ils parlent avant de marcher, les enfants, mais enfin peu importe. Eh, non, il ne me plaît pas ce dessin. Je ne me plais pas quand je fais ça.
— Parce que vous en dites trop? Vous enfoncez le clou, vous devenez militant?
— C'est lourd. C'est lourd. C'est très bête. Oui, les parents regardent la télévision mais quelle est l'histoire de ces parents? Et peut-être que ce petit gosse est un infâme petit gosse, peut-être que c'est un petit affreux... Il y a un livre de Siri Hustvedt, qui est la femme de Paul Auster, et qui a écrit Tout ce que j'aimais. C'est l'histoire d'un petit gosse qui incarne le mal et aux Etats-Unis un enfant qui incarne le mal, il faut être courageux pour faire ça, eh bien oui, ce petit gosse fout tout en l'air, c'est épouvantable, il va détruire des tas de choses, il incarne le mal, c'est une petite ordure... Voilà. Donc mon petit mec, là, qui dit "Je marche", peut-être que c'est un petit monstre, et peut-être que les parents sont tellement désespérés qu'ils n'ont plus rien dans la vie que leur poste de télévision foireux. Non, non, je ne l'aime pas du tout ce dessin, bien qu'il ait eu un certain succès et qu'on m'ait souvent félicité..."(p. 86-87).
Sempé est resté l'enfant hypersensible qu'il a toujours été. Si ce dessin était passé inaperçu, peut-être n'en aurait-il eu qu'un remords léger, mais sa célébrité le met sous les projecteurs, et qu'y voit-on? Des parents, ses parents, qu'il aimait et dont il avait honte, offerts à l'anathème planétaire. Il s'imagine, lui, comme ce petit con qui parle avant de savoir marcher, et il ne supporte pas de voir la honte qu'il avait dans son quartier étendue à la terre entière, dévoilée aux yeux du monde, sans plus aucun endroit pour se cacher : la honte pour lui, la peine pour ses parents. Il lui faut renier ce dessin, pourtant génial.
Préfère-t-il dessiner les petits garçons ou les petites filles? Les petites filles, bien sûr, plus gracieuses, plus curieuses, plus inventives, plus surprenantes... souvent. Mais la grâce n'est pas une exclusive féminine. Un petit footballeur peut être gracieux.
La grâce, c'est ce qui nous sauve un peu de la bêtise. Sans ignorer le monstre, Sempé préfère la merveille, "sans ça, je serais très triste." (p.99). Son enfance a été soucieuse, il ne peut donc pas la quitter : il la laisse s'épanouir dans son âge mûr. "Je crois n'avoir jamais été insouciant. Et j'ai toujours été d'une stupidité remarquable. J'avais l'impression que quand je changeais d'endroit, j'abandonnais la bêtise ou la cruauté et qu'ailleurs ce serait mieux. J'ai toujours eu cette impression et je me demande même si ça ne continue pas..." (p.99). Comme Vassili Grossman, dit-il, il croit en la bonté. Il y croirait même encore si on lui prouvait qu'il se trompe..
Irréaliste? Il est vrai que Sempé a toujours eu un rapport et un commerce décalés avec la réalité. C'est un rêveur congénital : "Il suffit que je passe devant une boutique où il y a des instruments de musique, et aussitôt j'entends de la musique, et je suis ailleurs..." (p. 106). Ravel, Debussy, Stravinsky, Duke Ellington. "Et je peux loucher sur le piano ou sur la trompette pendant un quart-d'heure." (p. 107).
Et Sempé se fait philosophe : "La vérité ne m'ennuie pas, mais la réalité, oui. Et le réel n'est que l'apparence de la vérité." (p. 108).
Kant venant à son secours, Sempé dit qu'il a toujours choisi dans le réel offert la part de ce réel qui ouvrait l'âme au vrai, au beau, au bien.
Jeune adolescent, il était fou de jazz nouveau : "Et quand je travaillais pour un courtier en vin, à Bordeaux, le vélo que j'utilisais pour mes livraisons grinçait fort des pneus. En actionnant par trois fois le frein avant, j'obtenais les trois notes suraiguës de Duke Ellington, Cat Anderson. Il me suffisait, pour obtenir l'accompagnement rythmique de glisser ma semelle entre les rayons. La cicatrice que j'ai sous le menton, c'est la trace du concert que j'ai donné dans les années cinquante au coin de la rue Sainte-Catherine et du cours de l'Intendance, à Bordeaux.
Savez-vous comment je me suis mis à aimer Debussy? Pour moi, c'est une merveille. Il y avait une émission de Ray Ventura et son orchestre et quand le chef Ventura parlait, il y avait le pianiste qui meublait par quelques petits trucs et à un moment donné j'entends une mélodie que je trouve merveilleuse, je me dis qu'est-ce que c'est que cette chanson mais c'est formidable! Je ne savais pas ce que c'était... Quelques jours après, en trifouillant mon poste de radio, je tombe sur la Radio Nationale et là, il y avait une interview de Samson François, qui parle de la "Suite bergamasque" et on passe un extrait de son disque, le Clair de Lune de Debussy, et je reconnais la mélodie..." (p. 109).
De son enfance, donc, qui fut loin d'être idéale, Sempé a du mal à parler et, en même temps, y prend un certain plaisir, parce que lui reviennent des images, des odeurs, des espoirs merveilleux, "cette impression que, quand on allait grandir, tout allait s'arranger." (p. 111).
L'enfance qui à jamais demeure chez le vieil homme n'est pas qu'une inclination à la rêverie, un état d'esprit baigné d'innocence, c'est aussi la tentation toujours chatouillante d'un enfantillage, d'une "bêtise", comme il dit : "Je confesse qu'il m'est arrivé de faire des choses idiotes uniquement pour me faire rire!" (p. 114). Son côté Salavin ( qui fut renvoyé pour avoir touché l'oreille de son patron, dans La confession de minuit, de Duhamel) le pousse à des actes pour le moins non-conventionnels : "Un jour, je me suis trouvé devant un type assez prétentieux et docte dans ses propos. Pendant qu'il me parlait, je me suis juré que j'allais lui tordre le nez avant la fin de notre conversation. Et je n'ai pu résister. Je l'ai fait! Il a été, je crois, un peu surpris. Mais j'étais bien content!" (p. 114). Un enfant, vraiment! "Redevenir gamin, l'espace d'un instant." Ça n'est pas un programme, c'est une soupape. Ponctuer sa vie d'enfance. Ce n'est pas de la dissipation mais de l'évasion, une sorte de marronnage hors de l'esclavage des convenances. Il peut y avoir de la poésie dans ces "petites échappées du réel"
(p. 114). Un jour Sempé rencontre Darry Cowl dans une gare italienne, qui lui dit :"Regarde!" "Et il avait traversé la gare en marchant, d'une telle façon, sans rien exagérer, que tout le monde riait. Ses pas étaient seulement étranges, pas caricaturaux. Mais ce petit homme à lunettes avait fait rire tout le monde en se décalant du réel." (p. 114).
Ce que Sempé regrette de l'enfance est l'insouciance mais non l'inconscience, non l'ignorance. Ce qui rend l'esprit d'enfance quasi miraculeux à l'âge adulte c'est sa persistance malgré tout, malgré le savoir, le poids du réel sur une conscience nourrie d'alertes et d'angoisses.
Quand ce n'est pas l'angoisse, c'est l'agacement : "Je m'agace prodigieusement parce que je soliloque tout le temps. [...] Et je me trouve prétentieux, je me trouve grossier, lourd, balourd." Mais vous faites des efforts pour vous corriger, lui dit Lecarpentier. "Oui. Oui. Des efforts qui ont la remarquable faculté de ne jamais êtres couronnés de succès. Jamais. Mais mettons que je n'ai rien dit!" (Fin du texte sur un clin d'œil et une citation de Paulhan que Sempé emploie souvent, bien qu'elle l'agace!).
Suivent quelques dizaines de dessins qui mythifient et démystifient l'enfance. Sempé dit tout avec rien, ses traits sont des litotes. L'inspirateur de Sempé c'est Dufy. La ressemblance est criante sur les dessins colorés les plus riches en détails ténus. Des détails qui pourtant suggèrent plus qu'ils ne décrivent. Comme Dufy, Sempé privilégie le mouvement sans sacrifier la couleur. L'aquarelle permet de l'appliquer en taches souples, en flashes légers. Beaucoup de jaunes chez Dufy, et de verts chez Sempé, les sujets sont gais, clairs, vivants. "Vivant" est un des mots préférés de Sempé.
Si on croit, quand il considère ses dessins, l'entendre soupirer : "Comme c'est petit!", on voudrait pouvoir lui répondre : mais c'est petit comme l'innocence farceuse ou la plaisanterie naïve. Et ce n'est pas petit quand l'enfant, délaissant la blague, se penche vers les émotions promises, en oubliant ses jeux familiers.
*Il aura plus tard l'occasion à Paris de rencontrer Ray Ventura : "...mais il était dans mon dos et je me suis dit : "Si je me retourne pour lui dire bonjour, je vais éclater en sanglots." Et il n'a rien fait...
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