Mettre de la réalité dans la fiction ne garantit en rien la réalité de la fiction, mais transforme cette réalité initiale en fiction. La fiction mange la réalité, c'est une des réflexions que nous souffle le collectif théâtral Rien de spécial dans son dernier spectacle simplement et "inoubliablement" intitulé Juste encore assez de lumière pour les plantes d'intérieur
C'est son côté pirandellien: non pas le théâtre dans le théâtre, mais l'illusion inconsciente dans l'illusion consciente. Deux banalités qui finalement n'en font qu'une: la vie est absurde (mais l'absurde est la vie). La croyance en l'humanité est absurde, l'humanité elle-même est absurde, quant à l'intelligence...
Et nous voilà maintenant en plein Beckett. Ce n'est pas une raison pour pleurer. Beckett lui-même riait, en traversant, comme il disait, "cet affreux gâchis qu'est la vie". Il riait à la manière élégante de celui qui, par admiration pour Joyce, souffrait volontiers de porter des chaussures trop petites, parce qu'elles étaient à la pointure du maître. Il riait avec des mots, des bercements dans le noir, des câlins verbaux (comme dans Juste encore...) qui réchauffent - à la différence des couteaux sans lame auxquels manque aussi le manche - qui réchauffent les pauvres âmes qui ont aussi des corps.
Il faut le redire, le spectacle est drôle, et il a cet avantage d'être presque plus court que ce titre en apparence énigmatique qu'il s'est donné. Fuyant la grandiloquence du laconique et du monumental (cf. Clément Rosset: Le réel traité de l'idiotie), il n'intimide pas mais rassure. Il me rappelle cette réflexion de l'artiste et poète dada Hans Arp: "Il fait encore assez clair pour voir qu'il commence à faire sombre". J'ajouterai : et inversement. Il n'y a pas d'explication au monde, mais la lumière, la chaleur, la vie et la compassion ne sont pas des illusions. Vive le partage de l'absurde! et bravo aux interprètes de ce réconfortant spectacle (qui ne prétend pas vouloir exporter des oranges au Paraguay), Alice, Baptiste, Hervé et Marie.
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