Un livre, c'est ce qu'on a fait et qu'on ne pourra plus refaire. En ce sens, c'est une expérience de mort, comme l'amour pour Proust. Mais, loin d'inspirer à l'écrivain la peur d'écrire, comme au Narrateur proustien la peur d'aimer de nouveau, cette expérience de mort ne l'empêche généralement pas de recommencer à écrire. Le rite, quand il est réussi, n'est pas un acte répétitif; il recommence, et tout son secret est dans cette idée de commencement. Conjuguer la continuité d'une identité et la nouveauté d'une expérience: tel est l'enjeu du rite. C'est aussi l'enjeu de l'écriture. L'expérience du commencement, du re-commencement, pour un écrivain, passe donc par le retour à la page blanche. Mais il peut arriver aussi, bien sûr, que le désir d'écrire, comme le désir d'aimer, disparaisse et que la mort du désir anticipe la mort tout court. Tant qu'il vit, toutefois, le désir d'écrire passe toujours par une double épreuve, de vie, quand un livre commence, et de mort, quand un livre s'achève.
Marc Augé, Le métro revisité, Seuil, p. 22-23.
vendredi 29 septembre 2023
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