Fleuve issu de la mer après s'y être jeté, Alphée n'est plus à ce moment un fleuve comme les autres, mais un fleuve inverse et, pourrait-on dire, symétrique: je l'imagine coulant à rebours, vers sa propre source, ou plus exactement vers la réplique de sa propre source, perdant peu à peu en débit, mais gagnant en limpidité. C'est ce qui m'est arrivé: j'ai opéré moi aussi un retour à mes propres sources, après un long détour par l'océan du savoir. J'ai désormais refermé l'énorme parenthèse culturelle qui a commandé et noyé toute ma vie. Comme le fleuve Alphée, qui s'amenuise à mesure qu'il s'approche de la fissure où il s'engloutira enfin, je me débarrasse du tourbillon des livres que j'ai lus ou écrits, je me retrouve lentement moi-même, décapé, ténu: en somme, je cours à ma perte. Mais convaincu de me retrouver, au terme symétrique de ma course, tel qu'à l'origine: l'esprit à nouveau vierge de tout ce que j'ai charroyé et qui m'a dévoré. Tous ces livres, toutes ces pages, tous ces bavardages savants...
Roger Caillois, répondant à Jean-Louis Ezine in Les écrivains sur la sellette.