Les questions ne présentent pas toujours la même urgence, mais il y a le désir de répondre: qu'est-ce qu'écrire peut signifier d'autre? C'est comme un moulin à vent, qui tourne même sans grain.
Brecht, Journal, 1942.
mercredi 9 novembre 2022
Ecrire (17)
jeudi 8 avril 2021
Figures (1933)
Je prends toujours parti, mais discrètement. J'ai une allergie extrêmement forte - que partage une grande partie de ma génération - à l'égard de cet esprit brechtien, si arrogant, qui impose l'avis de l'auteur à son spectateur, traité dès lors comme un gamin. Je hais cela! Quand je regarde une pièce de Brecht, , je suis régulièrement tenté de prendre parti pour le "mauvais", rien que par perversité!
Krzyztof Zanoussi, in Télérama du 29/10/80.
mercredi 7 avril 2021
Figures (1932)
J'ai découvert [dans Brecht] cette éthique à la fois du plaisir et de la vigilance intellectuelle, de la responsabilité, qui ne passait pas par le temps mort du pathos, du poisseux, que ce soit le poisseux humaniste, ou le poisseux spontanéiste.
Et aussi, dans Brecht, le côté rusé et, si l'on peut dire - le mot a une autre connotation -, le côté chinois.
Barthes, Vingt mos-clés pour R.B., in Mag. litt. (fév. 75).
mardi 6 avril 2021
Figures (1931)
On m'a raconté une histoire à propos de Brecht - j'imagine qu'elle est vraie: il avait la manie d'avoir les mains toujours extrêmement bien soignées, mais quand il rencontrait des ouvriers, il se noircissait les ongles.
M. Piccoli, in N.O. 2149 du 12/01/06.
lundi 5 avril 2021
lundi 30 décembre 2019
Figures (736)
Barthes, Le Figaro du 27/07/74.
lundi 18 juin 2018
En guerre (Stéphane Brizé)
Il n'y a pas de différence de nature, quoi qu'en pensent les socio-démocrates, entre le capitalisme et le capitalisme financier, entre le libéralisme et le néo-libéralisme, seulement une différence de degré.
Si le capitalisme vole le fruit du travail des hommes qu'il exploite, la religion actionnariale va plus loin, elle leur vole la possibilité même d'exister, c'est-à-dire non seulement leurs moyens mais aussi leurs fins. Appelés crûment mais justement "variables d'ajustement" les travailleurs sont le lest qu'on balance à la mer quand on veut trafiquer léger. Du cynisme marchand de l'évangile libéral, on est passé au cynisme marchant (sur les têtes) du bréviaire néo-libéral. Le renard libre dans le poulailler libre ne se contente plus de croquer, il recrache. La main invisible du marionnettiste a les gros doigts du dieu pognon.
Au temps du capitalisme "moral", les dominés pouvaient ensemble faire face, éventuellement faire plier ici ou là un dominateur trop rapace. Ce temps "humain, trop humain" est révolu. "Dans une société qui fait entièrement système, le révolté lui-même devient un rouage, écrivait déjà Jean-Marie Domenach il y a quarante ans (Le Nouvel Observateur n° 506). Dans un monde purement économique, il n'y a pas de luttes de classes mais seulement des concurrences et des partages selon des opportunités et des alliances variables." Ainsi le néo-capitalisme s'annonçait, et aujourd'hui il triomphe, puisqu'il n'y a plus d'utopie des fins (tous les régimes communistes s'étant effondrés par explosion - l'URSS, etc - ou implosion - la Chine, etc.)
Mammon fait ventre de tout : chair et terre. L'argent n'est plus le crottin du diable (Saint-François), il n'est plus le sang du pauvre (Léon Bloy), il se bâtit sur l'anéantissement de la main-d'œuvre désaffectée.
Stéphane Brizé, dans une fiction magnifique - qui, dans un siècle ou davantage, témoignera mieux qu'un documentaire, de la violence symbolique et de la violence réelle de l'homo avidus de notre époque - illustre avec une dramaturgie exceptionnelle le désespoir des hommes et des femmes étranglés par l'Avarice, cette maladie banalisée qu'Adorno dénonçait dans ses indispensables Minima moralia (1944). A la page 31 de l'édition Payot de 1980, il stigmatise ce qu'il appelle en français "la nouvelle avarice". Le film de Stéphane Brizé participe de la même pensée. Il s'intitule En guerre parce que l'oppression de l'aliénant sur l'aliéné a perdu de son "intelligence" et de sa "souplesse". Il n'y a plus le moindre jeu qui laisse un peu d'air aux pauvres. C'est la guerre ou l'asphyxie. Si nous nous battons, nous pouvons perdre, se disent les salariés menacés de licenciement "pour raisons économiques" (leur usine rapporte de l'argent, mais moins qu'attendu par les actionnaires), mais si nous ne nous battons pas, nous avons déjà perdu : cette citation de Brecht figure en épigraphe.
C'est ce qu'on appelle l'énergie du désespoir, un désespoir jusqu'au-boutiste pour le héros (interprété par un Vincent Lindon plus qu'inspiré, extraordinaire, comme en transe parfois, tant la colère de ce fils de bourgeois par hasard est sincère)*, un désespoir sacrificiel : si la dignité des hommes est piétinée, que vaut ce qu'il leur reste de vie ? Mais le film n'est pas construit sur un seul destin tragique, le héros n'est que le cœur palpitant d'une révolte collective, un Spartacus des temps post-modernes à la tête d'une insurrection vitale, avec ses espoirs, ses défections, ses débordements, sa détresse. Faut-il mourir pour vivre, ou subsister dans l'ombre de sa vie?
"Licenciement boursier", dites-vous? Mais en prenant la bourse les néo-bandits prennent aussi la vie.
Qui peut voir ce film sans vibrer, sans enrager, n'a pas de tripes. Des quatre films que Brizé a réalisés avec Lindon, c'est le plus fort.
* A la différence de chez Doillon (Rodin), chez Brizé Lindon n'est jamais inaudible, on comprend tout ce qu'il dit - et comment!