"J'ai jeté cette toute petite chose qu'on appelle moi et je suis devenu le monde immense", disait un vieux maître du bouddhisme zen. Ainsi en est-il de Woody Allen, devenu maître avec l'âge et l'expérience, et l'imagination. Chacun de ses derniers meilleurs films est comme la flèche qui est déjà dans la cible alors que la corde de l'arc n'est pas encore détendue.
Il ne s'agit pas de virtuosité. Café Society, par exemple, est au contraire habité par l'humilité de son réalisateur. La virtuosité n'a pas d'âme, alors que ce film fluide et raffiné est une mise à nu, une mise à vif violemment discrète du sentiment amoureux et de la vulnérabilité qu'il provoque. Aimer vraiment c'est s'offrir à la blessure. Cette fatalité délicieuse est potentiellement mortelle: l'être qu'on aime est la vérité et la nécessité, la seule personne qui vienne calmer notre angoisse du néant et de l'inutilité de tout. Que cet amour soit rompu et l'âme meurt, elle n'a plus sa place au monde, et n'y laisse que la mécanique de son corps.
Pour ce cri déchirant (et muet) que fait jaillir l'amour trahi il fallait un interprète exceptionnel, affirmé et fragile, un acteur sensible à la moindre brise. Woody Allen l'a trouvé en la personne de Jesse Eisenberg, âme en joie puis en peine sous la morsure baume-et-venin de l'amour. Celle qu'il aime est merveilleusement incarnée par Kristen Stewart, un charme ineffable (pléonasme), une présence à la fois sensuelle et spirituelle, une beauté relative à un soupir de l'absolu.
Leur rencontre est un prodige du hasard et du destin. Leur séparation une consternation. La mélancolie remplace alors pour toujours la tonalité verte et vive de la première partie du film. Et la fin, si poignante, transcende le drame.
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vendredi 4 janvier 2019
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