Qu'est-ce qui vient à la bouche quand les mots n'atteignent pas les lèvres? La vindicte, la colère. L'écume amère comme la vie pleine d'aigreur et de rancœur qu'on mène malgré soi, contre soi parfois. Quatre hommes sur scène, habillés en cow-boys, nous jouent Desperado, nous la jouent désespéré(e). Ils s'en prennent l'un à l'autre, aux autres, aux absents, aux absentes surtout. Ce sont des laissés pour compte, des perdants, des perdus, des gilets jaunes avant la lettre, en stetson et santiags. Plutôt vacherons que vaqueros. Le contraste est dérisoire, et l'image mythique du westerner, vidé de sa virilité, laisse pendre tristement les pauvres oripeaux de la masculinité. Ceux qu'on voit là ne sont certes pas les quatre du Texas! En plus de ne pas savoir s'exprimer (ils labourent la même phrase 36 fois) ils ne savent pas non plus "bien dire". Ils n'emploient pas une langue mais un parler *. Sans les mots, ils sont comme prisonniers de leur perpétuelle déception, plaideurs forclos d'eux-mêmes. Leur seul réconfort: la chaleur animale et sentimentale qu'ils dégagent ensemble. Pauvre consolation dépourvue de toute transcendance. Pauvres signifiants, pauvres signifiés. Des hommes qui n'ont pas d'étoile.
Dans son Parcours critique, Serge Doubrovsky distingue l'ordre du dire de l'ordre de l'être, absolument séparés. S'exprimer est donc l'entreprise désespérée qui consiste à contourner l'impossibilité pour tout être de se dire. Le seul moyen d'y "réussir" est d'avouer qu'on y a échoué. Ce que ne peuvent absolument imaginer nos quatre vaincus, d'où leur hargne itérative et bégayante. D'où les bourrasques de mots, les accalmies soudaines comme des pannes sur la mer anéantissante du désespoir universel. Nous sommes aussi ces hommes qui voudrions être et le dire, avant d'être repris par le rien dont nous étions sortis.
Qui peut dire "moi", qui peut même dire "je", après la vision décomposée du monde post-beckettien? Quelques égarés, comme Marc, Eddy, Bruno et Michel, d'où leur désespoir de ne pouvoir remplir de sens et de substance leurs existences vacillantes.
Desperado a obtenu à Bruxelles en 2019 le prix du meilleur spectacle d'humour (jaune je suppose). Les quatre acteurs-adaptateurs, deux francophones (Eno Krojanker et Hervé Piron ) et deux néerlandophones (Youri Dirkx et Peter Vandenbempt) se sont manifestement inspirés d'un grand maître, Michel Bouquet, qui disait que, pour jouer Beckett , il fallait "respecter le tragique, le pousser au comique, passer à la farce, pour retrouver le tragique..."
Le paradoxe du théâtre contemporain est le paradoxe même de l'homme contemporain, à qui on a appris à se méfier du langage alors qu'il n'a que le langage, que "ça", pour donner une forme à sa vie.
* A l'origine de la pièce (néerlandaise), le dialecte amstellodamois, qu'il a fallu "traduire"...
Desperado sera repris au grand Varia du 12 au 19 décembre.
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jeudi 10 octobre 2019
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