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samedi 26 juillet 2014

Le Gamin au vélo (Dardenne, 2011)

 Une jeune coiffeuse, sans qualification matérielle particulière, recueille un gamin agité, d'abord à sa demande, pour les week-ends, ensuite totalement, peut-être, avec une sorte de sainteté naturelle car l'enfant se révèle très vite proprement intenable. Même la caméra des frères Dardenne a du mal à suivre le petit Cyril.
 Le vélo est presque un personnage. Il fait le lien entre les autres et le quasi orphelin : vendu par le père, racheté par  la coiffeuse, il est volé à l'enfant qui s'affirme en le reprenant; on le lui "vole" à nouveau, etc.
Il faut dire que Cyril n'a plus personne au monde qu'un père qui finit par lui avouer qu'il ne veut plus le voir, car, comme il le dit, avec lui, il ne pourra pas se "recaser".
Cécile de France, qui joue Samantha, la coiffeuse, a un beau visage fatigué que je n'ai pas reconnu tout de suite: elle est cette coiffeuse de province déjà lasse d'espérer mais non pas résignée à l'indifférence. Son coeur n'a pas de rides. Elle ne sait pas pourquoi mais elle doit devenir pour cet oiseau blessé une infirmière, une nounou, une amie, grande soeur, "mère" si l'on veut. Leurs destins semblent pour toujours noués.
 A leur manière sèche, mobile, dépourvue de lyrisme apparent, les réalisateurs nous happent, balayant tout psychologisme, nous saisissant par les yeux, les oreilles, le chamboulement émotionnel.
Mais "émotionnel" ne suffit pas, car l'habileté dont ils font preuve est toujours au service de leur art; la musique, par exemple, est une chose nouvelle (ou presque) dans leur oeuvre, mais ils n'en abusent pas: quelques mesures d'un concerto de Beethoven, à quatre reprises d'une vingtaine de secondes, toujours les mêmes, et qui, tellement courtes, creusent le manque. (1) La vie de cet enfant est une vie sans musique, pleine du bruit de son malheur. Sans musique, pas d'amour. Sans musique, le temps qui passe est disharmonieux, chaotique, angoissant. Sans musique on ne peut appréhender sa vie présente ni la nouer au passé et à l'avenir. Comment se sentir vraiment vivant sans la musique? Il n'y a peut-être pas de musique au paradis, mais il y a du paradis dans la musique. Et alors? Que se passe-t-il à la fin de ce film poignant? Les mêmes accords sur les dernières images et ... la suite du concerto accompagne enfin le générique de fin.


(1) Remarque de Françoise: "Les quelques mesures du concerto dit l'Empereur, choisies par les frères Dardenne pour ponctuer trois moments forts de leur film - après un cut au noir- à chaque fois, me semble-t-il, l'on été savamment. Elles constituent une montée puissante des instruments, une sorte de pression, annonçant le déferlement des mesures suivantes, apaisées, pleines, épanouies, juste avant l'entrée quasi divine des notes de piano. Avoir arrêté ce mouvement d'attente, presque insupportable, à ce moment-là, est une idée de génie. Cyril, avant chaque intervention musicale, EST cette tension. "

dimanche 9 janvier 2011

Le silence de Lorna

Le silence de Lorna est à inscrire parmi les meilleurs films des frères Dardenne. "Conscience, instinct divin", aurait dit Rousseau. Pourquoi "la tendresse de pitié" l'emporte-t-elle parfois sur l'intérêt, voire sur l'instinct de conservation? C'est un des fascinants mystères de l'humanité.
Cette conscience que Lorna pensait avoir mise non pas au rebut mais au moins en sommeil, voici qu'elle revient inopinément, pour peser ses actes et leurs conséquences. Qu'est-ce qui pourrait contrebalancer la conscience? La conscience est l'être, comment imaginer son contraire? Rien sans la conscience sinon la vie animale dans sa caricature, la vie brute et féroce.
La conscience est une perception du second degré, là où existe autre chose que soi-même, là où l'autre s'impose comme une conscience à son tour. La conscience est ce miroir où chaque matin Lorna socratement s'examine. Elle n'est pas qu'un pendant intérieur de sa vanité, elle est sa vanité sous son éclairage le plus scandaleux. Elle est sa liberté, une liberté imposée, qui l'oblige, sa noblesse en somme. Son bonheur aussi, car elle naît d'une excitabilité au malheur plus grande, qui vient peut-être de ce qu'il lui restait un peu d'âme, juste assez pour pouvoir réclamer l'âme tout entière, car l'âme ne se mesure pas et la moindre de ses étincelles la contient toute.
Le film aurait pu s'intituler aussi bien La folie de Lorna que La sagesse de Lorna, c'est-à-dire nous alerter au premier ou au second degré. Pour ce qui est des réalisateurs et de leurs caméras, ils ont choisi cette fois la sagesse.