Une jeune coiffeuse, sans qualification matérielle particulière, recueille un gamin agité, d'abord à sa demande, pour les week-ends, ensuite totalement, peut-être, avec une sorte de sainteté naturelle car l'enfant se révèle très vite proprement intenable. Même la caméra des frères Dardenne a du mal à suivre le petit Cyril.
Le vélo est presque un personnage. Il fait le lien entre les autres et le quasi orphelin : vendu par le père, racheté par la coiffeuse, il est volé à l'enfant qui s'affirme en le reprenant; on le lui "vole" à nouveau, etc.
Il faut dire que Cyril n'a plus personne au monde qu'un père qui finit par lui avouer qu'il ne veut plus le voir, car, comme il le dit, avec lui, il ne pourra pas se "recaser".
Cécile de France, qui joue Samantha, la coiffeuse, a un beau visage fatigué que je n'ai pas reconnu tout de suite: elle est cette coiffeuse de province déjà lasse d'espérer mais non pas résignée à l'indifférence. Son coeur n'a pas de rides. Elle ne sait pas pourquoi mais elle doit devenir pour cet oiseau blessé une infirmière, une nounou, une amie, grande soeur, "mère" si l'on veut. Leurs destins semblent pour toujours noués.
A leur manière sèche, mobile, dépourvue de lyrisme apparent, les réalisateurs nous happent, balayant tout psychologisme, nous saisissant par les yeux, les oreilles, le chamboulement émotionnel.
A leur manière sèche, mobile, dépourvue de lyrisme apparent, les réalisateurs nous happent, balayant tout psychologisme, nous saisissant par les yeux, les oreilles, le chamboulement émotionnel.
Mais "émotionnel" ne suffit pas, car l'habileté dont ils font preuve est toujours au service de leur art; la musique, par exemple, est une chose nouvelle (ou presque) dans leur oeuvre, mais ils n'en abusent pas: quelques mesures d'un concerto de Beethoven, à quatre reprises d'une vingtaine de secondes, toujours les mêmes, et qui, tellement courtes, creusent le manque. (1) La vie de cet enfant est une vie sans musique, pleine du bruit de son malheur. Sans musique, pas d'amour. Sans musique, le temps qui passe est disharmonieux, chaotique, angoissant. Sans musique on ne peut appréhender sa vie présente ni la nouer au passé et à l'avenir. Comment se sentir vraiment vivant sans la musique? Il n'y a peut-être pas de musique au paradis, mais il y a du paradis dans la musique. Et alors? Que se passe-t-il à la fin de ce film poignant? Les mêmes accords sur les dernières images et ... la suite du concerto accompagne enfin le générique de fin.
(1) Remarque de Françoise: "Les quelques mesures du concerto dit l'Empereur, choisies par les frères Dardenne pour ponctuer trois moments forts de leur film - après un cut au noir- à chaque fois, me semble-t-il, l'on été savamment. Elles constituent une montée puissante des instruments, une sorte de pression, annonçant le déferlement des mesures suivantes, apaisées, pleines, épanouies, juste avant l'entrée quasi divine des notes de piano. Avoir arrêté ce mouvement d'attente, presque insupportable, à ce moment-là, est une idée de génie. Cyril, avant chaque intervention musicale, EST cette tension. "