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vendredi 5 avril 2024

Samouraï

   Le seul en scène d'Hervé Piron dans l'adaptation théâtrale de Samouraï, spectacle signé Denis Laujol, honore le personnage qu'il interprète: Alan Cuartero, double (à peine) fictif du prolifique Fabrice Caro, dans une exaltation à rebours du tout sociétal. Loser, antihéros, dépressif chronique, asocial embringué dans l'absurdité des injonctions positives, il parvient malgré tout (ou justement?) à faire rire. Car c'est tout ce qui reste au faible affronté à un monde trop "fort": faire rire. Faire rire de soi, mais soi-même. Prendre l'initiative de la dérision.

  Comme dans Le discours, du même Fabrice Caro, le mépris apparent des personnages secondaires (qui, précisément, n'apparaissent pas) est relativisé par le fait que le "héros" ne les fantasme pas, mais les "ludifie", d'une certaine façon: devenus des sortes d'épiphanies mentales, ils se marient à merveille dans la psyché mouvementée du personnage d'Alan*. Son monde passe par lui, il l'organise, il en joue, et c'est alors qu'il n'est plus joué par le réel, mais le maîtrise et le restitue à sa manière. Il n'en a plus peur, il en jouit même.

   On dirait presque dire qu'au filtre de son art, la médiocrité des personnages évoqués s'est adoucie. le monde pourrait être meilleur, mais il pourrait aussi être pire. Alan n'est pas devenu indulgent, mais il fait avec. Et pourquoi ne pas voir dans cette adaptation (fidèle à l'auteur du livre) une allégorie de la nature démocratique - apoétique - de notre vieille société aux mœurs frustées, usées par l'usage?

  L'antiphrase du titre annonce l'ironie du propos: nous ne serons pas dans la complaisance pleurnicharde mais dans le domaine du logos. Dans le domaine de l'écriture, car Fabrice Caro-Alan est un écrivain, c'est-à-dire quelqu'un qui, comme le précisait un jour Philip Roth, ne se contente pas de raconter des histoires, mais "se raconte dans l'histoire. La sienne, et celle, plus vaste, du monde dans lequel il vit." 

   Au service d'une mise en scène inventive et d'une interprétation brillante et protéiforme, il faut enfin signaler - qui nous impressionne avant même le début du spectacle - un décor d'une ingéniosité remarquable: comment faire vivre une piscine en trois dimensions sur une scène plane? Allez-y voir, c'est (comme dirait mon petit-fils) génial!

 *Il faut saluer le choix du metteur en scène:le protagoniste à lui seul suffit à faire naître tout un univers relationnel.