Dans une espèce d'essai-pamphlet (Professeurs de désespoir) que je n'ai pas lu ( j'ai seulement entendu son auteur en parler, dans une interview au Québec) Nancy Huston s'en prenait naguère (avec talent, paraît-il) aux écrivains "nihilistes"des deux derniers siècles et particulièrement de ces deux décennies. "D'où parle-t-elle? " auraient dit les lacaniens. J'ai aujourd'hui la réponse, fournie par elle-même: son grand homme, son modèle, son parangon de l'écrivain est...Romain Gary! Une midinette à moustaches qui toute sa vie aura rêvé de starification littéraire. Avec cette ganache élégante comme professeur d'espoir on peut facilement viser la légion d'honneur et, pourquoi pas, deux prix Goncourt. Mais si l'on préfère à Romain Gary des petits auteurs comme Schopenhauer, Nietzsche, Proust, Musil, Beckett, Ionesco, Cioran, Kundera, Thomas Bernhard, j'en passe et des plus noirs, alors c'est "caca" nous dit Nancy Huston, c'est aussi sale que Christine Angot aujourd'hui. Deuxième constatation donc: Nancy Huston mélange tout, c'est-à-dire les écrivains et les folliculaires pour auditeurs de la bande FM ce qui amène à penser que la littérature pour elle n'est pas première et, qu'à l'inverse de Gide, elle considère que l'esthétique est une dépendance de la morale. Elle ne cueille que les fleurs du bien. On croyait l'affaire entendue depuis le fameux mot de Gide justement, selon lequel les bons sentiments ne suffisaient pas à faire la bonne littérature. Mais la littérature n'est pas une confiture dont la matière première serait plus ou moins amère et plus ou moins sublimée par la "coction". L'art, en général, est le débondoir du réel. Sa violence est symbolique et protectrice. Tout est permis SYMBOLIQUEMENT à l'art. Et si les artistes sont des monstres, ils sont des monstres SYMBOLIQUES. Il faut croire sur parole Giacometti quand il dit:"Si ma maison brûle, entre le Velasquez et le chat, je n'hésite pas, je sauve le chat". Que serait l'art s'il appartenait au trou noir de la mort, que serions-nous? L'art est au contraire "la seule réponse à la mort" (Malraux). L'art serait donc la vie? Oui, mais avec quelque chose en plus. Robert Fillion donne, je crois, la bonne formule: "L'art, c'est ce qui rend la vie plus intéressante que l'art". Le cercle est vertigineux... Symbolique donc parce que les fantasmes, même les plus monstrueux, sont faits pour ne pas être réalisés, SAUF EN ART. Elfriede Jelinek est dénoncée par Nancy Huston parce que celle-ci ne sait pas séparer le réel de l'imaginaire. Elle fait comme si l'œuvre avait un contenu et un contenant, et en juge non d'après son style mais d'après son motif, sa matière ou son sujet. Elle nous présente un écorché et peut alors s'écrier: "Regardez comme il est vilain!" On me dit que Nancy Huston est une bonne romancière. Qu'elle le reste. Un petit pommier devrait se contenter de faire ses pommes et non pas donner des leçons aux baobabs et aux séquoias (en les confondant avec les sureaux et les orties).
Nancy Huston s'inscrit dans la mouvance d'une nouvelle congrégation de l'Index, un Index soft dont l'interdit ne serait pas dit mais suggéré: non pas "c'est l'antéchrist (ne lisez pas sous peine d'Enfer)" mais "c'est malsain (cela dit, c'est à vous de voir, à chacun ses perversions etc.)". Le nez bouché, mais la main tendue. L'Inquisition cool est plus chrétienne que catholique. Elle aussi nous tourmente attentionnément, mais elle nous laisse libres...