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vendredi 12 septembre 2008

Le vin, miroir du monde

S'intéresser de près ou de loin à l'oenologie est facultatif pour apprécier Mondovino (03), du documentariste Jonathan Nossiter. Ce qui nous est (dé)montré par ce film, c'est non seulement que "le vin est mort" (cette fracassante nouvelle nous semble tout d'abord sortir de la bouche d'un vieil aigri) mais que, sous le rouleau compresseur arasant et parangonnant de ce qu'on appelle la "mondialisation", la vulgarisation du goût s'internationalise. Les aristocrates du vin, les rebelles du terroir (une poignée dans le monde) n'ont plus que leur tête à offrir aux industriels de la flavor. Ce n'est pas une simple péripétie du globalement correct : c'est le signe tangible, "tastable" de la fin d'une civilisation millénaire. Les "caractères", c'est fini, les disparates, à la trappe, les spécificités trop terroirisées, c'est du passé. Le monde entier veut (!) un vin puissant et parfumé tout de suite, un vin d' "attaque", fort en gueule et mou du bide. Pas un vin de vigneron (trop idiosyncrasique !), un vin de marque (de masque). Une vie de marque, un vin et une vie devenus non des destins mais des produits d'où sont exclus hasards et surprises. Cette nouvelle, que nous soupçonnions, nous bouleverse, car nous n'en mesurions pas l'ampleur. Aujourd'hui, la singularité n'attire que risée ou dédain, demain elle n'existera même plus. Le vin est un symptôme sensible, mais l'industrie alimentaire, l'industrie culturelle et les magnats de l'urbanisme exercent le même travail de "businessification", de marchandisation de la vie. Uniformiser pour vendre, uniformiser pour ne pas risquer de ne pas vendre. Il s'agit d'une guerre, dit un importateur new-yorkais, avec ses résistants et ses collabos. Mais les premiers n'ont pas d'avenir, car cette guerre ne s'achèvera pas par une libération mais par une "paix" normalisatrice. La grande pacification viticultrice (Rule Americana) tolèrera peut-être, pour "mémoire", quelques vieux closiers folklo, comme autant d'Indiens pittoresques dans leurs réserves, mais les vins ne seront plus des mondes, il n'y en aura plus qu'un : un monde, un vin, ein Volk, ein Führer; en toute gentillesse, bien sûr. Ce sera Huxley, pas Orwell.

P.-S. : Le vin, une affaire de goût ? Ce serait trop simple, ce serait banal. Tous les goûts ne sont-ils pas dans la culture ? Si ce n'était qu'une affaire de goût, ce ne serait pas une affaire. Après tout, libre à chacun d'aimer ou non le Coca-Cola. Non, c'est une affaire de liberté. Ce qu'on veut encuver dans nos têtes, c'est que les petits devraient se contenter de faire du raisin et laisser la viticulture aux pros, la vinification aux techniciens spécialisés. Vive la vie avec Mondavi! L'enjeu, c'est le choix. "Mourez! nous ferons le reste", disent les Pompes funèbres planétaires. Voilà l'anchois.

P.-P.-S. : La connerie remonte à la nuit des temps, mais jusqu'à hier elle n'était qu'artisanale. La médiocrité était pesante, sans avoir les moyens d'être offensive. Aujourd'hui elle a le pouvoir : le rabotage des intelligences et des sensibilités est en route : c'est l'entreprise objectivement conjuguée de l'hydre industrielle totalitaire qu'on appelle le capitalisme financier.

Pour finir, deux citations de Jonathan Nossiter :
"Pour moi le terroir est un scénario; le raisin, un comédien; le vigneron, un réalisateur qui sait les mettre en valeur. Et je n'ai pas envie d'un monde où il n'y aurait que des vins et des stars qui font de la gonflette."

"Dès l'instant où l'on dit être tous d'accord sur la manière d'éliminer les défauts, que l'on parle d'un vin ou d'un être humain, on sombre dans le fascisme! La beauté du terroir, c'est justement cette complexité qui tolère les défauts."