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dimanche 11 septembre 2016

Emmanuel Bove

Comment définir le héros bovien? Poirot-Delpech le traitait de "parasite velléitaire", c'est-à-dire de ver solitaire aboulique du ventre social.
J'ai éprouvé un plaisir masochiste à lire autrefois Mes amis, qui décrivait un monde dont l'auteur aurait effacé les couleurs. Bove y fait le compte-rendu méticuleux d'une existence recluse et sordide. Ce qui bloque notre compassion, c'est la précision naïve et prudente qu'apporte le narrateur à dépeindre son retrait : elle est toute soumise au préjugé social. Bâton Victor ( comme il se nomme, en humiliant sa propre identité) , une sorte de sous-Salavin, est obsédé par l'impossible rencontre d'une amitié ou d'un amour, obsédé aussi par la peur de cette rencontre et des bouleversements qu'elle provoquerait dans sa vie misérable. Un cloporte qui se contentera de rêver la métamorphose. Jean Cassou, qui a connu l'auteur au cours des années 20, écrit dans sa préface : "Tous ces minutieux détails de la misère ne font pas pitié mais horreur. A moins que la pitié ne soit au bout du compte, un sentiment horrible."( poche, p.8). C'est aussi que nous refusons de reconnaître en nous la moindre ébauche de reflet de cette réalité pitoyable.
J'ai lu plus tard Bécon - les - Bruyères. C'est moins noir, et même d'un gris volontairement assez clair, comme si Bove, hésitant lui-même à historier sa nouvelle, laissait ce soin à son lecteur, lui suggérant presque d'apporter sa boîte à coloriage.
Aujourd'hui, je viens de lire Journal écrit en hiver, et le titre dit tout. On y retrouve le héros bovien tel qu'en lui-même son éternel errement le change : un neurasthénique réticent, un perdant complaisant et plaintif. Il ne comprend pas son malheur et peine à jouir de son bonheur. Pusillanime colérique, inhibé brutal, un empêché furieux, à cran, à vif : "Ce qui me terrifie, c'est que je suis tout le temps malheureux et que tout le temps j'agis en homme heureux. Je ne prends jamais un bonheur entièrement. Mes joies, je les méprise au fond de moi-même. Il est vrai qu'à présent que j'ai un peu plus d'âge je commence à les prendre telles qu'elles sont sans trop penser qu'elles ne sont pas des joies. Mais pourtant une voix s'élève en moi qui, à chaque pas, à chaque événement me dit que ce pas et cet événement ne sont dus qu'aux circonstances. Malgré tout l'amour que j'ai pour Madeleine, elle n'est que la femme que j'ai rencontrée, alors que celle que j'aime je ne peux pas la rencontrer, car il est impossible qu'au milieu du monde je la trouve, parce qu'elle n'est peut-être pas née ou qu'elle est morte depuis des siècles. Derrière tous mes actes, toutes mes passions, il y a ce sentiment que je suis placé au centre d'un monde qui n'est rien et que tout ce qui m'arrive n'est qu'une misérable caricature des événements que j'aurais dû vivre." (éd. Sillage, p.44)
Le héros bovien souffre d'insatisfaction aiguë ou morbide, d'une impuissance à se réaliser. Il ne s'accomplit pas parce que ce serait s'accepter. Son désespoir est sans issue car son absence existentielle n'est que la projection d'une absence essentielle. Il sent que son unique vie n'est pas le brouillon d'une autre : Il est incapable de la mieux écrire, et il ne le supporte pas.
Avec La Confession de minuit, de Duhamel, le romanesque s'abîmait doucement; avec Bove, il sombre corps et biens.