Souvenirs et fragments de souvenirs d'un poète qui fut enfant dans la France méditerranéenne des années 70, puis vendangeur occasionnel et champion de course à pied, puis gendarme, puis CRS, puis CRS maître nageur (1), puis officier de la P.J (2). Un écrivain qui se souvient comme Perec, mais avec son intelligence d'aujourd'hui et ses sentiments de l'époque. Chaque fragment est vibrant de sensibilité et touche à ce que Belinda Cannone appelle "la chair du temps".
"Ta mère, c'est rien du tout," disait son père aride. Il disait aussi: "La mer, c'est rien du tout, mais l'océan, ça, c'est quelque chose". Ce père qui, à la mort de sa fille, la beauté et la fierté incarnées, eut pour oraison funèbre: "Elle avait qu'à pas fumer autant et mener cette vie à Paris..."
Baqué tisse la plupart de ses paragraphes en tramant sur la chaîne de l'allégresse les fils du regret, la laine rêche du chagrin. Il exalte par exemple le "peuple des enfants" (3), mais c'est qu'il plaint sa solitude, avec pudeur: "J'ai envié cet homme à qui sa fillette minuscule demanda au sortir de la boulangerie si elle pouvait avoir le chignon (c'est elle qui portait la baguette). J'aurais aimé qu'une fillette minuscule me réclame le chignon. Après, je lui aurais souvent fait dire "le chignon!". J'y pense aujourd'hui encore quand je mords dans un quignon (avoir l'exclusivité des deux quignons n'est pas un avantage, mais une solitude)."
Baqué est l'anti-Léautaud. Il aime la joie pure, le vent chargé de cris d'excitation, les farandoles et le charivari. Il a aimé Marseille: "J'aimais ce bleu immense où le passé scintille dans le présent."
L'enfance insouciante de la plupart des pauvres (Cavanna disait qu'enfant il ne savait pas qu'il était pauvre) hélas! ne dure que le temps de l'enfance, et encore! "Le pompon restait plus longtemps devant les enfants un peu lents parce qu'on n'était pas encore dans la vraie vie mais sur un manège."
Chaque fragment de ce précieux petit livre semble écrit dans l'ovale des portraits d'autrefois. Ce ne sont pas des pastilles ni des sentences, mais de fins traits de contour qui encernent tendrement ce qu'il faut bien appeler la grâce. "L'ellipse est la forme poétique du tact", écrit Chevillard dans sa belle critique (le Monde des Livres, 16/12/16). L'ellipse est plus forte que le symbole. Les brisures du passé (le verre n'y est jamais plus bleu, disait Aragon (4) ) sont les plus vifs morceaux fichés dans la mémoire. Le passé y "scintille dans le présent", comme dit magnifiquement Baqué. Ce sont des photographies, la photo étant l'art de l'ellipse par excellence; l'instantané (l'instant tanné, c'est-à-dire chamoisé) bondit hors du temps tout en le ponctuant. L'ellipse est l'essence de l'art.
(1) Un livre de Francis Ponge, oublié sur la plage, lui révéla qu'il était lui-même un fils d'Apollon...
(2) "Lors des perquisitions nous trouvions parfois des filles en cours 'd'"attendrissage" ("l'attendrissage" est terminé quand l'âme a quitté le corps). "
(3) "Le peuple des enfants est le seul peuple à compter autant d'ambassadeurs que de ressortissants."
(4) "Le verre n'est jamais si bleu qu'à sa brisure." ( "plus bleu" est plus bleu, mais "si bleu" est plus coupant. Dans ma synesthésie personnelle, "u" est bleu, "i" est jaune.)
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jeudi 2 février 2017
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