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lundi 24 juillet 2017

Le Trou (Jacques Becker)

Le souvenir d'une œuvre forte que j'avais gardée du Trou (1959) ne s'est pas démenti après la sixième vision. Si on ôte le suspense (qui n'est le plus souvent qu'une sucette dans une œuvre d'art), il reste la puissance d'une narration dépouillée comme son titre, comme un regard d'amitié, émouvante comme un baiser d'hommes(1), patiente, précise, donnant le sentiment du réel en sortant justement de la convention du réalisme. Cinq hommes préparent leur évasion et nous assistons, jour après jour, heure après heure, minute après minute à leur travail ordinaire : creuser, surveiller les gardiens, s'encourager, brièvement, sobrement, en gestes et en paroles. Nous vivons avec eux, nous sommes dedans, nous luttons, nous espérons. Le cœur nous bat quand ils creusent, quand ils feignent de dormir (et qu'un gardien peut survenir), quand ils plaisantent, quand à la fin ils vont partir - mais vont-ils partir? La trahison nous plante son couteau dans le cœur. Y fait un trou. Une épure frémissante(2).
Ce chef-d'œuvre ne figure pas dans le dictionnaire de Jacques Lourcelles (Laffont/Bouquins). C'est surprenant. Lourcelles apprécie pourtant l'auteur de Touchez pas au grisbi. Revoir Le Trou réaffirme à chaque fois que les grands films sont inusables. Ils nous rendent notre regard d'enfant, le plus exigeant. La quête d'air, de lumière et de liberté est la quête humaine essentielle. Ce film est une parabole : les hommes ne veulent pas s'évader, ils veulent vivre. C'est ce qui donne cette intensité à leurs gestes les plus ordinaires : leur vie en dépend. Becker aime les hommes, il en est obsédé, il est curieux de ce qu'ils font, du détail de leurs actions, de leurs pensées, s'il se peut. Comme Renoir, son maître. Sans les juger. (3)
Qu'ajouter? Qu'André Bazin, mort un an trop tôt, aurait aimé cet hymne à l'amitié et à la liberté, loin du spectacle théâtral et relevant du récit - c'est-à-dire tenant son sens du "style imprimé au langage".
(1) La pudique impudeur d'un baiser d'hommes qui, pour un seul, sera baiser de Judas.
(2) L'absence de musique accroît la véracité du récit. Aucun liant lyrique, aucun excipient n'est nécessaire là où les paroles, les sons, les bruits, les gestes et les silences importent autant, et concourent à la réalisation d'un même projet. Ce film est nu comme un document brut et beau comme un poème. Le Trou est à la fois un cri vers la liberté, et une blessure que ces cinq hommes auront creusée dans leur propre cœur et un peu dans le nôtre.
(3) Jean Kéraudy (Roland) s'est évadé six fois entre 1943 et 1944. Il avait été condamné pour vol de cartes d'alimentation au profit de la Résistance. Ce sont ses évasions successives qui lui ont fait, même après la Libération, passer 12 ans en prison!