Ce film, de l'Israélien Ari Folman, m'a scotché sur mon fauteuil comme un sparadrap sur une plaie. Loin d'être une idée scabreuse, branchée ou provocatrice, l'idée d'animer des dessins (non pour montrer mais) pour évoquer l'horreur d'un massacre délibéré d'innocents, s'est avéré un procédé modeste et grave: faire connaître la réalité d'un fait monstrueux sans entrer dans l'exhibition ou le pathos. Ce qui s'est passé a été vécu de tout près par le narrateur, mais l'abomination fut telle que sa mémoire l'a scotomisé. Ce film a donc une fonction reconstructrice. Il (re)dessine ce que le souvenir n'a pu assumer. Ainsi, la violence ne surgit pas brutalement, elle renaît de linéaments anamnésiques recueillis dans une enquête auprès des témoins de sa perpétration. La réalité, de cette façon, n'est pas soumise au réalisme spectaculaire d'une reconstitution scénarisée, actée, figurée, pyrotechnisée, elle est libre d'exprimer sa nature sidérante et cauchemardesque, trait après trait, propos après propos, qui s'ajoutent, se complètent, s'affinent et nous donnent à voir et à sentir ce que fut la guerre du Liban de 1982. Et on sort de la projection secoué par une émotion rien moins que passagère.
Faire une fiction de cette histoire aurait été obscène. Mais pourquoi pas un documentaire? Parce qu'alors le film aurait été d'une nature différente: il lui aurait manqué cette prégnance d'onirisme noir qui fait son originalité: le dessin opère pour ainsi dire une tranfusion d'imaginaire, celui du narrateur venant imprégner le nôtre, et l'enrichir d'un fantasme obsédant, et chimérique au sens propre, fait à la fois de l'étoffe tourmentée de l'irrémédiable et de ses projections larvaires et flottantes dans nos psychés. Le monstre hallucinant de la cruauté animale des hommes nous hante par la simple (!) magie d'un art lui-même hybride qui doit son chef-d'oeuvre à la perfection de son mélange (ir)réalisé. "Pour moi, dit Ari Folman, l'animation, c'est la liberté totale".
Dans l' entretien qu'il accorde à Télérama le 10/12/08, Jacques Rancière nous demande de nous souvenir "de la phrase un peu provocatrice de Godard, qui disait que l'épopée est réservée à Israël et le documentaire aux Palestiniens. Que voulait dire Godard? Que la fiction est un luxe, et que la seule chose qui reste aux pauvres, aux victimes, c'est de montrer leur réalité, de témoigner de leur misère. Le véritable art critique doit déplacer ce type de partage fondamental. Certains artistes s'appliquent d'ailleurs à le faire. Le dessin animé Valse avec Bachir, par exemple, subvertit la forme documentaire."
Faire une fiction de cette histoire aurait été obscène. Mais pourquoi pas un documentaire? Parce qu'alors le film aurait été d'une nature différente: il lui aurait manqué cette prégnance d'onirisme noir qui fait son originalité: le dessin opère pour ainsi dire une tranfusion d'imaginaire, celui du narrateur venant imprégner le nôtre, et l'enrichir d'un fantasme obsédant, et chimérique au sens propre, fait à la fois de l'étoffe tourmentée de l'irrémédiable et de ses projections larvaires et flottantes dans nos psychés. Le monstre hallucinant de la cruauté animale des hommes nous hante par la simple (!) magie d'un art lui-même hybride qui doit son chef-d'oeuvre à la perfection de son mélange (ir)réalisé. "Pour moi, dit Ari Folman, l'animation, c'est la liberté totale".
Dans l' entretien qu'il accorde à Télérama le 10/12/08, Jacques Rancière nous demande de nous souvenir "de la phrase un peu provocatrice de Godard, qui disait que l'épopée est réservée à Israël et le documentaire aux Palestiniens. Que voulait dire Godard? Que la fiction est un luxe, et que la seule chose qui reste aux pauvres, aux victimes, c'est de montrer leur réalité, de témoigner de leur misère. Le véritable art critique doit déplacer ce type de partage fondamental. Certains artistes s'appliquent d'ailleurs à le faire. Le dessin animé Valse avec Bachir, par exemple, subvertit la forme documentaire."