Mon pauvre Serge,
Je vais, une fois de plus, t'agresser. J'ai tort, bien sûr; tu es comme un punching-ball, tu as toujours eu pour toi l'effet de masse et d'inertie; quand on te frappe, tu ballottes un instant, puis tu reprends ta position amorphe, centrale. Sur toi, les coups s'émoussent, se perdent, adoucis par l'épaisseur de la cible. Balzac, parlant de l'obstination féminine, note que, si on la réprime ou la compresse, elle ne cède que pour reprendre, au cours de la nuit, sa forme et sa masse. Cette capacité-là serait ce qu'il y a de plus féminin en toi. Tu n'es jamais pressé de riposter; quand on t'insultes, tu engraisses. Tu l'expliquais dans une interview récente: "Tout m'a profité." Tout m'est bonheur, disait la comtesse de Paris en titre de ses mémoires. Tout te nourrit, même les affrontements; ton estomac géant assimile, indéracinable, impassible, tous les conflits, les transforme en graisse. "Les années Libé: peut-être les historiens de l'avenir appelleront-ils ainsi cette très étrange époque où les rescapés du gauchisme rompaient avec le marxisme, redécouvraient le capitalisme...", dit un critique pour présenter le livre que, bien obligé, tu as pondu, comme tout rédacteur en chef se le doit, et célébrant les "années Mitterrand".
Guy Hocquenghem, Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary.
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mercredi 23 octobre 2019
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