Le mélodrame n'exclut pas la platitude, le banal, le quotidien, mais il en fait le décor d'une liturgie profane dont les acteurs sont malgré eux les servants. S'ils ne s'appliquent pas à l'office ou au rôle social qui leur échoit, la punition est fatale autant qu'exemplaire. Ils n'échappent au diktat de l'opinion que par la grâce nécessitante (qui ôte tout libre arbitre) de l'amour.
Provisoirement, bien souvent, car la communauté ne tolère pas longtemps qu'on échappe à sa griffe...
On se fait ces réflexions à la lecture du très émouvant roman de John Williams, mort méconnu en 1995. Ce qui fait la force et la beauté limpide d'un tel livre, c'est la foi même de son auteur en son histoire, et cette foi suscite la nôtre et nous retourne comme un laboureur retourne son champ pour qu'il soit plus fertile. Nos grands sentiments s'agitent alors comme des lombrics éblouis: besoin d'amour, soif de justice, aspiration au bonheur ou à la paix, désespoir mortel...
Un fils de paysans entre à l'Université pour y étudier l'agronomie et y découvre la littérature. Il décide de devenir professeur et voit s'ouvrir devant lui un chemin tout tracé: "Bien sûr, lui changerait, mais il considérait l'avenir comme l'instrument de cette mue plutôt que son objet."(J'ai lu, p. 39).
Puis il épouse une femme dont la beauté un jour l'a subjugué, mais cette femme lui restera étrangère. C'est lui qui s'occupera de leur fille, en dehors de ses cours et de ses préparations.
Sur le plan professionnel, il n'est pas plus heureux: le président de l'Université l'a pris en grippe et ne lui donne à faire que des cours de maigre intérêt, dans un emploi du temps accablant. Stoner serre les dents, jusqu'au jour où il tombe amoureux d'une de ses auditrices. Ses sentiments sont partagés mais sa vie se complique encore, car "cette chose étrange et redoutable" est une révolution dans le Landernau académique où le ragot devient vite vipérin.
"Timides, hésitantes, leurs mains se tendirent puis ils s'enlacèrent maladroitement et restèrent ainsi pendant un très long moment, scellés, figés dans cette étreinte fragile, comme si le moindre de leur mouvement aurait pu laisser échapper cette chose étrange et redoutable qu'ils venaient tout juste de circonscrire en refermant leurs bras." (p.261).
Ce simple en esprit, cet homme de peu de foi connaît, avec ce premier véritable amour, son chemin de Damas: "Quand il était très jeune William Stoner pensait que l'amour était une sorte d'absolu auquel on avait accès si l'on avait de la chance. En vieillissant il avait décidé que c'était plutôt la terre promise d'une fausse religion qu'il était de bon ton de considérer avec un scepticisme amusé ou un mépris indulgent, voire une mélancolie un peu douloureuse. Mais maintenant qu'il était arrivé à mi parcours, il commençait à comprendre que ce n'était ni une chimère ni un état de grâce, mais un acte humain, humblement humain, par lequel on devenait ce que l'on était. Une disposition de l'esprit, une manière d'être que l'intelligence, le coeur et la volonté ne cessaient de nuancer et de réinventer jour après jour." (p. 263).
Avec Katherine, Stoner découvre la plénitude de l'être, faite de la parfaite conscience du corps et de l'esprit. Mais ce bonheur est trop parfait: la médisance, la jalousie, la haine vont l'anéantir.
Stoner tombe malade, maigrit, vieillit. Mais son appétit de travail reste entier, et son sentiment de la détresse humaine s'aiguise: "... ce qu'il savait de la misère humaine l'avait marqué au fer. Où qu'il fût, quoi qu'il fît et aussi longtemps qu'il vécut, la détresse de l'humanité lui servit de marque page."
(p. 297).
La guerre, ses morts et ses destructions, finissent d'affirmer sa misanthropie: "Il tint son sillon et traversa ces années de tourmente en continuant d'enseigner et d'étudier. Même s'il lui arrivait parfois de songer que, face à un tel déluge, c'était bien en vain qu'il remontait son col, courbait le dos et resserrait ses deux mains autour de la petite flamme de sa dernière allumette..." (p. 334).
Sa fille est devenue peu à peu alcoolique, ce qui atténue son malheur: "...Il était content pour elle qu'elle ait au moins cela: qu'elle puisse boire. Oui, en un sens, il bénissait les vertus balsamiques de l'alcool." (p. 337).
Atteint d'un cancer, Stoner va mourir: "Implacablement, il disséqua sa vie et la regarda en simple biographe.
Calmement, posément, sans se laisser encore importuner par la moindre émotion, il contempla ce fiasco, ou du moins ce sentiment de fiasco qu'elle devait leur inspirer à coup sûr. Il avait rêvé d'amitié. A cette infaillible complicité qui aurait pu le rassurer quant à son appartenance à la race des humains et il n'avait eu, en tout et pour tout, que deux amis dont l'un était mort stupidement avant même de commencer à exister et l'autre s'était, à présent, replié tellement loin dans le monde des vivants que ...
Il avait rêvé à l'intégrité, à la force, à la solidité du mariage et il l'avait eu aussi, mais il n'avait su qu'en faire et l'avait laissé mourir. Il avait rêvé d'amour et quand il l'eut enfin trouvé, il y renonça pour le laisser se déliter dans le terrible chaos des questions à jamais posées et du bonheur à jamais perdu. Katherine, songea-t-il.
-Katherine...
Et il avait voulu devenir professeur. Et il en était devenu un. Cependant il savait, il l'avait toujours su, que durant la plus grande partie de sa carrière il avait été un piètre passeur. Il avait rêvé d'une sorte de probité, de pureté que rien n'aurait pu corrompre et n'avait trouvé que compromissions, mesquineries et vulgarité. Il avait cru à la sagesse et que trouvait-il après toutes ces années? L'ignorance. Et quoi d'autre?
Mais qu'espérais-tu? se demanda-t-il à lui-même?" (p. 373-374).
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dimanche 16 août 2015
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