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mercredi 16 mai 2018

Faits et dits enfantins (681)

Je demande à Bastien (15 ans) s'il comprend que je veux bien donner ma vie pour mes enfants mais que je ne peux pas leur sacrifier mon existence. Il me répond : "C'est clair."

mardi 14 septembre 2010

Poetry (Lee Chang-dong)

Une femme voulait vivre en état de poésie: elle en est morte. Pour compenser le réel et parvenir à l'équilibre de l'âme, c'est-à-dire à l'harmonie, il faut être fort, ou sourd et aveugle aux agressions immanentes ("Le réel, c'est ce qui ne va pas", disait Lacan).
Mija, l'héroïne du film Poetry, a décidé d'entrer dans la carrière périlleuse et incertaine de l'inspiration créatrice, avec une foi parfois désespérée et une détermination absolue, jusqu'à ce que la saloperie qu'on appelle existence la contraigne à renoncer, non pas à la poésie, mais à la vie - ce qui est "moins pire". Avec les honneurs, puisqu'elle aura dit d'abord son fait au réel et, si comptes il y avait, les aura réglés.
Mais vivre après la mort de l'innocence n'était plus possible. Mija aurait pu souscrire au mot d'adieu de Gherasim Luca ("Il n'y a pas de place pour les poètes dans cette société") , mais elle a préféré quitter ce monde mystérieusement, se dissoudre dans l'air ou se fondre dans l'eau, se désincarner dans les mémoires, car elle devait bien sentir que la vie n'est faite pour les poètes qu'émondée de la trivialité des événements.
La poésie devrait pouvoir rendre le poète insaisissable, mais l'impureté des faits s'incruste au coeur même de sa viande et le condamne, s'il le peut, à produire autour d'elle une concrétion dure et belle qui l'enchante ou la rende moins douloureuse; ou, s'il ne le peut pas, le condamne à mourir. Car comment vivre dans le monde quand on a deux regards et que les yeux de l'âme voient le paradis quand les yeux de la chair voient l'enfer?
Le grand malheur de Mija est de n'avoir pu vivre sous l'escalier de sa propre maison, comme dans la parabole d'Hofmannstahl(1). Invisible, elle eût été sauvée.

(1) "Le poète occupe dans la maison du temps une étrange demeure, sous l'escalier; chacun passe à côté de lui, personne ne le remarque... C'est là qu'il vit; il voit sa femme, ses frères, ses enfants; il les entend monter et descendre l'escalier, parler de lui comme d'un disparu ou comme d'un mort. Mais il lui est interdit de se faire reconnaître; et il demeure ainsi, méconnu, sous l'escalier de sa propre maison."