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mardi 26 janvier 2016

Carol (Todd Haynes)

   Deux femmes se rencontrent et s'aiment. L'une, Carol, est une bourgeoise mal mariée, mère d'une fillette. L'autre, Therese, est une jeune fille qui travaille dans un magasin de jouets (l'amour ignore les frontières), en attendant de pouvoir vivre de sa passion, la photographie. La première est belle et pas très jolie, la seconde est belle et fraîche et jolie. La première est malheureuse, elle va divorcer et craint de ne plus revoir son enfant; la seconde est incertaine et indécise dans ses choix. Va-t-elle épouser le garçon obtus qui l'aime? Va-t-elle se laisser guider par l'instant, l'instinct?
   Carol est un film sur la dissidence. L'amour sépare les amants de la société qui les entoure. L'amour lesbien encore plus: à l'écart social s'ajoute l'écart moral, dans une société (Amérique des années 50) encore façonnée par les wasps de sexe masculin. L'enfer, c'est moins le froid et l'humidité de la période de Noël, que les autres. Que l'amour résiste aux hargneuses et permanentes attaques de l'infernale altérité, est un témoignage de sa force, et de son manque de "bon sens". Le bon sens est la caractéristique d'une société qui aime mieux être respectée qu'aimée. Par conséquent d'une société qui ne s'aime pas. Par sa "morale", elle se prive d'éthique, c'est-à-dire de la considération de l'autre. L'Autre, plutôt que l'Etre, idole abstraite de la bonne conscience occidentale.
   Qu'est-ce qui différencie l'amour unisexué de l'amour bisexué? Rien sur le fond, car l'amour ne peut être que l'amour. Sur la forme, l'homosexualité est un plus grand mystère que l'union des deux sexes, car s'y rencontrent non pas deux natures mais deux degrés du même, non pas l'autre et le même, mais le même en miroir. Entre un homme et une femme le même est autre, entre deux personnes pareillement sexuées, l'autre est le même, ce qui donne à la relation homosexuelle une sorte d'effet stéréoscopique. Freud n'affirmait-il pas qu'il y a plus d'amour de l'humanité dans la relation homophile, parce que l'érotisme y contribue à l'amitié? (1) Quoi qu'il en soit, il s'agit d'amour, d'une passion qui consent à sa blessure, dans un monde sans vraie pitié. Mais une vie sans caresses ni baisers est une vie criminelle. C'est la mort qui se glisse et s'installe dans toutes les failles de l'amour. Car l'amour n'est jamais que la vie rêvée dans l'Eden, comme le dit Novalis: "Tout objet aimé est le centre d'un paradis" (2)

(1) Ainsi pourrait-on dire peut-être  qu'entre l'amitié et l'amour,  il y a l'homosexualité.
(2) Dans son précédent film, Todd Haynes s'en prenait aux conventions et préjugés mortels qui stigmatisaient une relation amoureuse "indigne" entre une femme blanche et un homme noir... et ce film s'intitulait précisément  Loin du paradis. Un beau mélo situé dans un monde écoeurant de bien pensance fluo et d'écrasante insouciance. C'est ainsi que le diable aurait fait l'enfer s'il avait voulu lui donner les attraits du paradis : une société pseudo- naturelle (naturalisée par sa coutume) figée dans les artifices d'une beauté étouffante, d'où toute réflexion semble bannie, où le moindre signe de différence est l'objet de phobies. La vie y est simplement gelée par le conformisme.