Un (grand) film ne se résume pas à son anecdote, donc il ne se raconte pas. Les critiques le font, c'est suffisant. Il ne se raconte pas mais il donne à sentir, à penser et à dire. Je le dis: Le grand bain n'est pas un simple feel good movie, c'est un chef-d'œuvre, un grand embrassement d'humanité. Un embrasement aussi, qui n'a pas besoin de briller pour éclater, qui rayonne comme un réacteur de "générosité du principe de vie", aurait dit Bergson.
Et si le mot "chef-d'œuvre" est intimidant, alors "grande œuvre" fera l'affaire, car une grande œuvre ne se contente pas de décrire les hommes dans leur condition passagère - événementielle - , elle force le passage, outrepasse et revient témoigner du cœur du monde et du cœur des hommes, témoigner du moins qu'elle les a questionnés.
Tout chef-d'œuvre, disait Brunschwicg, est une impasse. Dans le sens qu'il n'y a rien à y ajouter. Mais une grande œuvre, même une œuvre simplement réussie, est alors une impasse... large comme les Champs Elysées, puisqu'elle fera des enthousiastes et, forcément, des épigones. Le grand bain est une "impasse" large comme un millier de bassins olympiques (les Américains veulent déjà le refaire!).
Le grand bain atteste de l'humanité. Pas seulement de la camaraderie. La camaraderie a parfois la poitrine aussi étroite que l'esprit de corps (les jeunesses hitlériennes et les chemises noires étaient des "camarades"). L'humanité, au contraire, si elle englobe la camaraderie, reconnaît les altérités; elle nous donne à respirer l'univers. Elle est sensible à l'universel singulier. L'autre est un miroir de moi-même - mais jusqu'à un certain point: si l'autre me nie, le miroir se brise (très bel affrontement verbal entre le personnage principal et son "beauf"... qui se termine de manière peu civilisée).
Au moins autant que la natation synchronisée, les acteurs du Grand bain pratiquent ce que les philosophes appellent l'Einfühlung (pénétration d'une pensée étrangère).
Tout ça est bien beau mais ne nous dit rien de l'art du metteur en scène: c'est que l'art est un mystère - fait de science et d'humanité. C'est-à-dire de science et de conscience. (1)
L'épigraphe du film aurait pu être cette parole de Goethe: "l'homme n'est vraiment humain que lorsqu'il joue". C'est l'enfant qui fait l'homme.
La fin du film est grandiose. C'est un conte de fées. Le propre de l'humanité n'est-il pas de croire soi-même aux histoires qu'elle (se) raconte? (2)
(1) Il serait vain d'essayer d'expliquer l'art par la technique: l'art est une vision et une pénétration. Pourquoi l'amateur Lellouche est-il un grand réalisateur et le chevronné Lelouch un médiocre? Là est le mystère.
(2) J'ai oublié de dire que le film commence et finit par une métaphore sur le rond et le carré, leur possible ou impossible rencontre. Au-delà de la leçon "nodo-gordienne" de la résolution de la quadrature du cercle, il y a la démonstration par l'exemple que l'un est préférable à l'autre, mais qu'il ne peut se poser qu'en s'opposant: pas de plaisir sans douleur ni de joie sans peine ni d'amour sans tristesse. pas d'espoir sans désespoir. Dans cet ABC du rythme et de l'harmonie que constitue La théorie de la démarche, Balzac écrit: "La vertu des femmes est intimement liée à l'angle droit". Puis il ajoute: "Toutes les femmes qui ont fait ce que l'on nomme des fautes sont remarquables par la rondeur exquise de leurs mouvements". Serait-ce à dire que la sensualité est vicieuse, comme le cercle? Oui, mais on parle aussi de "cercle vertueux"...
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vendredi 9 novembre 2018
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