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lundi 28 février 2022

Auschwitz

 "Peut-on encore faire de la poésie après Auschwitz?" se demandait Adorno en 1945. De la poésie, oui, mais de la poésie sur Auschwitz, sûrement pas. Aucune "littérature", d'ailleurs. On ne peut pas nommer l'innommable.

dimanche 20 décembre 2020

Art (149)

 A propos de l'univers concentrationnaire : "Aussi n'est-il pas absurde d'envisager un art né directement d'une telle convulsion humaine, d'une catastrophe qui a ébranlé les fondements mêmes de notre conscience...
Jean Cayrol, Pour un romanesque lazaréen.

mercredi 23 octobre 2013

Pèlerin parmi les ombres (Boris Pahor)

Boris Pahor est un grand écrivain, sans guillemets ni trait d'union. Non pas un "grand-écrivain" officiel, c'est-à-dire l'organe plastique de la cuisine bureaucratique, l'autorité consacrée d'une administration notariée, protocolaire et académique des idées, mais un écrivain grand par la finesse de sa pénétration et l'élasticité miraculeuse d'un style exposé au défi d'exprimer l'indicible et de poursuivre l'humanité jusqu'en ses confins et ses retraits. Avec Pèlerin parmi les ombres, où il évoque son retour "touristique" au camp de Struthof (dans les Vosges) où il fut enfermé vingt ans plus tôt, un écrivain de la trempe de Boris Pahor nous montre qu'au-delà de la stupeur quelque chose peut encore être dit, que l'humanité n'a pas été d'un coup, tout entière, engloutie derrière les portes de la mort. "L'univers crématoire reposait sur l'anéantissement des fils de l'homme; la section dans laquelle on était affecté n'avait finalement pas d'importance. Le barbier rasait la Mort, le chef du magasin l'habillait, l'infirmier la déshabillait, l'employé de bureau écrivait sa date à côté du numéro après que chacun d'entre eux avait passé la haute cheminée." (La petite vermillon, p.191).
   Mais avant la mort et l'anéantissement, il y a le regard qui témoigne, "comme s'il voulait que son destin s'imprime en moi" (p.230) et que la compassion du survivant immortalise le condamné par une sorte de relais de la vie spirituelle (ou de relais spirituel de la vie). Dure épreuve et foi résignée, car, pour survivre dans l'univers concentrationnaire, il est essentiel de contenir l'horreur et de ne pas lui laisser franchir le seuil des yeux: "...en vérité, je n'ai pas laissé les images atteindre mon coeur. Je n'ai pas fait cela volontairement mais il est probable qu'au premier contact avec la réalité du camp, ma structure morale s'est comme engouffrée dans un brouillard immobile qui a, au fur et à mesure, filtré les événements et soustrait l'efficacité à sa force manifeste. La peur a paralysé tout mon système sensitif jusqu'aux terminaisons les plus fines, mais la peur m'a aussi protégé du pire mal qui aurait été l'accoutumance complète à la réalité. " (p.183) Cette naturelle sauvegarde émotionnelle qui met la sensibilité en réserve ne l'annihile pas mais la préserve d'une entropie mortelle, et permet d'agir, de sauver des vies, par exemple, quand on est, comme Boris Pahor, infirmier au "revier".
   Parmi les ombres des morts massivement abattus (l'indistinction des bourreaux vis à vis des victimes ajoute le crime au crime), l'écrivain slovène de Trieste revoit des visages et des regards, se souvient des voix; il ressuscite ceux qui "crevèrent" dans l'indifférence et l'indignité. le camp est devenu plus qu'un lieu de souvenir: un monument, au sens propre, une nécropole (c'est le titre slovène: Nekropola). Cet homme, qui a toujours voulu aller vers la vie, finira par dire: "Je ne sais que décrire les mourants et les morts." Les mourants dont la vie s'échappe, et les morts à qui on a volé la vie. La leçon de tout cela, s'il y en a une, est qu'il n'est plus possible d'accepter la médiocrité et la futilité. On ne peut plus chantonner quand on a porté en soi le poids des morts: "J'écris comme si j'étais dans la morgue. Vivre dans une morgue, c'est pire que de transporter des morts."