lundi 5 juillet 2010

La reine morte

En lisant Julien Gracq, Quarante ans d'amitié (1967-2007), de Jean de Malestroit, je tombe sur ce passage où Malestroit et Gracq sont en désaccord sur le théâtre de Montherlant. "C'est peut-être son théâtre qui passera le premier", dit Gracq. Il n'empêche qu'il l'estime. Voici ce qu'écrit Jean de Malestroit:"Montherlant n'a que du style(1). Il n'avait rien à dire. La Reine morte est glaciale. C'est justement la pièce favorite de mon hôte."(Editions Pascal Galodé, p. 164).
Cette pièce favorite de Gracq, je viens de la voir dans la mise en scène de Pierre Boutron, pour la télévision (2009). C'est un peu élagué, et d'une belle sobriété. "Glaciale"? Au contraire, et je pense que Malestroit changerait d'avis s'il la voyait dans cette mise en scène colorée sans débauche, sombre sans complaisance. L'ardeur amoureuse de la jeunesse s'y affronte au doute mortifère d'un coeur las. L'avers et le revers de notre absurde présence au monde. La tragédie inutile. Voilà ce que Montherlant "avait à dire". Voilà aussi une illustration de la fameuse alternance dont il se targuait (s'armait? se protégeait?), ici plutôt concomitance: la dureté d'oreille et de regard, opposée à la charité du don. Selon une anecdote rapportée par Alfred Fabre-Luce, Montherlant aurait un temps envisagé d'enharnacher sa dépouille mortelle d'une armure! Comme Fabre-Luce déconseilla au "Romain" cet "enterrement d'antiquaire", Buste-à-pattes (dixit Céline) s'en vexa. Mais comment, le lisant, ne pas percevoir chez ce faux raide l'écrivain chaleureux qui, de lui-même, avouait: "Je ne cherche pas à éblouir, mais à m'éclairer." Faux dur aussi qui raconte, dans Service inutile, comment il se dégoûta de son caractère violent quand, en Afrique, il vit la violence du fort s'exercer sur le faible. "Et je commençai d'aimer les vaincus", confesse-t-il. Cependant, même enfant, il ne s'était jamais livré à la moindre cruauté sur un animal, au point même de se refuser à la pêche comme à la chasse. Il ramassait des crevettes pour les observer et les relâchait ensuite dans leur eau. Son malheur est qu'il croyait au mythe de la virilité, jusqu'à vouloir entrer dans une arêne pour y mettre à mort(!) un taureau qu'il eût refusé d'égratigner de sang-froid (comme Jünger, qui s'exaltait aux carnages de la Grande Guerre et s'étonnait d'un doigt écorché).
Pourquoi Montherlant, si différent de moi, me touche? Parce qu'il est seul, parce qu'il est anachronique et parce qu'il était, sincèrement, selon lui-même, "forteresse à l'extérieur et jardin au-dedans."
Henry de Montherlant
Merle noir au front blanc.

(1) Il me paraît difficile d'avoir du style sans avoir rien à dire. Un style sans pensée n'est pas un style mais une simple ostension/ostentation de mots. (2)
(2) "Le style est la corde à sauter que la pensée doit prendre pour pénétrer dans le royaume de l'écriture", dit Walter Benjamin. Donc le style et l'écriture participent d'une même aventure.

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