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dimanche 8 décembre 2024

Bêtise (54)

 La Bêtise ne consiste pas à n'avoir pas d'idées; cela, c'est la Bêtise douce et bienheureuse des animaux, des coquillages et des dieux. La Bêtise humaine consiste à avoir beaucoup d'idées, mais des idées bêtes. Les idées bêtes - avec bannières, hymnes, haut-parleurs, voire tanks et lance-flammes pour la persuasion - sont la forme raffinée, et la seule véritablement effrayante, de la Bêtise. Car elles sont par essence dynamiques; par essence elles suscitent l'enthousiasme; elles sont faites de toute éternité pour être la Bêtise dirigée. Qui décrira dans un grand mythe l'imbécile ou le charlatan moderne ouvrant la nouvelle boîte de Pandore, d'où s'échappe et se répand sur le monde la plaie volante des idées bêtes dont les hommes meurent en les adorant.
Montherlant, Carnets, p.82.

lundi 9 décembre 2019

Figures (715)

 Montherlant, qui pleura deux jours comme un veau à la mort de Barrès, se voit provoquer en duel par Philippe Barrès quatre ans après, pour un article où son père est qualifié de "démon". L'affaire s'arrange, mais Martel, le chirurgien (et l'un des témoins de Philippe) conclut drôlement: "Maintenant que nous avons réglé l'affaire, je peux tout vous dire: Montherlant a écrit que Barrès avait le pied fourchu d'un démon. Il a écrit cela sans savoir. Eh bien! il est tombé juste! J'avais dit à Barrès, il faut que je vous opère, mais il n'avait jamais le temps."
Maurice Martin du Gard, Les Mémorables, II, p. 263.

jeudi 13 juin 2019

jeudi 9 mai 2019

Estacadres (621)

La pire colère d'un père contre son fils est plus tendre que le plus tendre amour d'un fils pour son père.
Montherlant, La reine morte, I,2, Don Manoel.

mardi 11 décembre 2018

Figures médiatiques (356)

Macron vu par Jacques Julliard (Marianne 1104 du 11/05/2018) : "Pour traduire le flou qui continue d'entourer la trajectoire d'un personnage aux contours personnels aussi nets, on a le choix, dans le registre dramatique entre Montherlant - fils de personne - et Pirandello - un personnage en quête d'auteur. En souhaitant sincèrement, pour lui et pour nous, que le dernier mot ne revienne à Ionesco: comment s'en débarrasser?"

lundi 19 août 2013

Le corps et l'esprit

Dire que "la chair est faible" est commettre une métathèse logique (inversion et interversion de sens), car si la chair triomphe, s'accomplit, s'assouvit, se contente, c'est qu'elle est forte, en tout cas plus forte que l'esprit qui ne parvient pas à l'endiguer. Si la chair était si faible qu'on le dit, on ne mettrait pas tant d'"acharnement" à la combattre. Je ne résiste pas à la tentation (presque charnelle) de citer ce passage d'un des meilleurs livres de Montherlant (Un voyageur solitaire est un diable) : "La chair était un lion qui tournait dans sa cage. La pensée est un écureuil qui tourne dans sa cage. On dit que la chair est triste. Oui et non. Mais l'esprit est triste. La vie de l'esprit, cette mort.. "La gloire, ce deuil éclatant du bonheur." La pensée, ce deuil grisâtre du bonheur. On dit que la chair est poussière. Et les constructions de l'esprit, non? Leur poussière nous cache le monde qu'elles prétendent montrer."
Le corps n'est pour l'esprit ni une prison ni une forteresse, il est (pardon du pléonasme) une incarnation, c'est-à-dire la condition même de son existence et, mieux encore, la conduction de toutes ses impressions, sensations, sentiments, rêves et pensées. Qu'il soit fort ne doit pas effrayer l'esprit: c'est un challenge.
François d'Assise, qui le traita pourtant si mal (et c'est peut-être le seul reproche qu'on puisse lui faire) n'appelait-il pas son corps "mon frère"?
la voix de la sagesse passe par la bouche de Montaigne: "C'est raison que le corps ne suive point ses appétits au dommage de l'esprit : mais pourquoi n'est-ce pas aussi raison que l'esprit ne suive pas les siens au dommage du corps?"

lundi 5 juillet 2010

La reine morte

En lisant Julien Gracq, Quarante ans d'amitié (1967-2007), de Jean de Malestroit, je tombe sur ce passage où Malestroit et Gracq sont en désaccord sur le théâtre de Montherlant. "C'est peut-être son théâtre qui passera le premier", dit Gracq. Il n'empêche qu'il l'estime. Voici ce qu'écrit Jean de Malestroit:"Montherlant n'a que du style(1). Il n'avait rien à dire. La Reine morte est glaciale. C'est justement la pièce favorite de mon hôte."(Editions Pascal Galodé, p. 164).
Cette pièce favorite de Gracq, je viens de la voir dans la mise en scène de Pierre Boutron, pour la télévision (2009). C'est un peu élagué, et d'une belle sobriété. "Glaciale"? Au contraire, et je pense que Malestroit changerait d'avis s'il la voyait dans cette mise en scène colorée sans débauche, sombre sans complaisance. L'ardeur amoureuse de la jeunesse s'y affronte au doute mortifère d'un coeur las. L'avers et le revers de notre absurde présence au monde. La tragédie inutile. Voilà ce que Montherlant "avait à dire". Voilà aussi une illustration de la fameuse alternance dont il se targuait (s'armait? se protégeait?), ici plutôt concomitance: la dureté d'oreille et de regard, opposée à la charité du don. Selon une anecdote rapportée par Alfred Fabre-Luce, Montherlant aurait un temps envisagé d'enharnacher sa dépouille mortelle d'une armure! Comme Fabre-Luce déconseilla au "Romain" cet "enterrement d'antiquaire", Buste-à-pattes (dixit Céline) s'en vexa. Mais comment, le lisant, ne pas percevoir chez ce faux raide l'écrivain chaleureux qui, de lui-même, avouait: "Je ne cherche pas à éblouir, mais à m'éclairer." Faux dur aussi qui raconte, dans Service inutile, comment il se dégoûta de son caractère violent quand, en Afrique, il vit la violence du fort s'exercer sur le faible. "Et je commençai d'aimer les vaincus", confesse-t-il. Cependant, même enfant, il ne s'était jamais livré à la moindre cruauté sur un animal, au point même de se refuser à la pêche comme à la chasse. Il ramassait des crevettes pour les observer et les relâchait ensuite dans leur eau. Son malheur est qu'il croyait au mythe de la virilité, jusqu'à vouloir entrer dans une arêne pour y mettre à mort(!) un taureau qu'il eût refusé d'égratigner de sang-froid (comme Jünger, qui s'exaltait aux carnages de la Grande Guerre et s'étonnait d'un doigt écorché).
Pourquoi Montherlant, si différent de moi, me touche? Parce qu'il est seul, parce qu'il est anachronique et parce qu'il était, sincèrement, selon lui-même, "forteresse à l'extérieur et jardin au-dedans."
Henry de Montherlant
Merle noir au front blanc.

(1) Il me paraît difficile d'avoir du style sans avoir rien à dire. Un style sans pensée n'est pas un style mais une simple ostension/ostentation de mots. (2)
(2) "Le style est la corde à sauter que la pensée doit prendre pour pénétrer dans le royaume de l'écriture", dit Walter Benjamin. Donc le style et l'écriture participent d'une même aventure.