Le souvenir n'idéalise pas les événements qui nous ont marqués, il les sublime, au sens chimique, c'est-à-dire qu'il les métamorphose en les faisant changer de nature. J'ai vu Eclairage intime en mai 68, et je rêvais de le revoir. Dans ma mémoire, ce film-étendard du printemps tchèque était totalement occulté par son titre oxymoresque. J'en gardais des images flottantes, surtout celle d'un long tête à tête entre deux hommes, dont l'un avait "renoncé": cette confrontation était intense, introspective, profonde, universelle et désespérée. Le héros (celui qui était parti) était sombre et intérieur, il exprimait la révolte, la liberté de la conscience malgré les chaînes et les barreaux.
Je regarde aujourd'hui ce film, et je n'y reconnais rien. Je me souvenais de son anabolisation, pas de sa matière. L'atmosphère y est à la musique des sentiments, aux regrets neutralisés, aux petits plaisirs païens, à l'exaltation de l'individu éphémère, à l'amour des gens, à la dérision des ambitions, à la vie. Ce n'est pas du tout le film intérieur que l'alchimie de mon souvenir avait fabriqué. C'est un nouveau film que je découvre, dont la simplicité me touche, et je l'aime beaucoup. Parce que, tout mécréant qu'il soit, il porte les stigmates de la foi. Parce que ce cinéma de mansuétude n'est pas un cinéma d'onction, et que les douceurs du corps sont douloureuses à l'âme. Passer ne casse pas de briques, Passer ne casse pas la baraque. Où Passer passe, l'herbe repousse. Modestie d'un jeune et déjà grand metteur en scène, amoureux de l'instant si beau qui ne peut s'arrêter et qui meurt. Humilité d'une entreprise ordinaire où l'extraordinaire présence d'un idiot de village émeut comme une apparition christique. Passer est génial parce qu'il renonce à toute ambition factice, parce qu'il se moque de toute ambition avec une ambition bien plus grande: "La sagesse guérit de l'ambition par l'ambition même", disait La Bruyère. Alors Passer a la sagesse infuse, celle du désintéressement, de l'innocence, de la simple respiration du présent (dont l'air est enivrant: il n'a jamais été respiré), la sagesse qui lave le regard chaque matin pour préserver la fraîcheur de la vision, la sagesse de l'émerveillement constamment ravivé. Au plus profond de l'hiver, il reste un cinéaste printanier.
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