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mercredi 9 mars 2011

Bombon el perro

Annoncé sur Arte en VO, ce film est finalement passé en VF. Sans vouloir revenir sur la déperdition (voire la trahison) , il faut bien constater que la volonté de discrétion du doublage a étouffé un peu l'atmosphère du film : les voix y sont neutralisées, comme dans une traduction simultanée. Au point qu'au premier abord on se demande si le personnage principal est aussi vitreux et falot que le suggère la voix doublante ( la réponse est non).
Nous n'avons pas vu le film que nous pensions voir. Nous étions en grande disponibilité d'émotion et aurions bien aisément supporté d'être creusés davantage, allégés, enlevés par une poésie dont on grappille quand même quelques copeaux et brisures arrachés à la vie cassée et aux espoirs rabotés du modeste sculpteur de couteaux, tout fraîchement chômeur et déjà embarrassé de lui-même, hère plus que héros, esseulé et touchant interprète "non-acteur" d'un film sensible, lequel film, s'attachant davantage à la relation de l'homme et du chien, aurait pu "chapliner" et viser à une sorte de "sur-universalité" esthétique englobant l'animal!
Mais ne reprochons pas à Carlos Sorin de ne pas avoir fait ce choix, c'eût été un autre film. Dans la vision de l'humanité qu'il nous donne, l'émotion elle-même doit se réserver, et l'ambition se ravaler ( il se moque de l'ambition par l'ambition-même, aurait dit La Bruyère). Les personnages du film sont des personnes choisies pour ce qu'elles sont et non pour ce qu'elles doivent représenter. Certes, il s'agit d'une fiction, mais non d'un jeu. Quant au chien, il n'a au fond que le rôle d'un révélateur. Lui joue, les autres sont.(1)
Le chien accuse la solitude poignante de l'homme, d'un vaincu injustement exclu de la famille humaine, d'un être sociable et généreux, dont la bonté s'exerce toujours sans piaffer, dont la malice naïve qu'il garde dans le regard et le sourire voudrait convaincre et s'employer. Un frère mineur qui ne prêcherait aucune parole, un brin d'homme un peu jauni, arraché à sa terre par le vent des pampas économiques, et dont l'errance n'est pas une aventure mais un destin souffert, plein de pauvreté et riche seulement de cet éclat terni par la mélancolie qu'on appelle la pitié, c'est-à-dire l'amour qu'un Dieu aurait pour ses créatures, s'il existait. En cela au moins le film a atteint la double ambition qui se moque de l'ambition : miséricorde et modestie. L'humanité dans sa simple et belle expression.

(1) Dans une interview qu'il donne au Nouvel Observateur en 2005, Carlos Sorin dit : "... les chiens ne m'intéressent pas particulièrement. Ce qui m'intéresse, c'est ce qu'ils signifient pour les personnages. Dans Historias minimas, le chien symbolisait la culpabilité, ou le regard de Dieu sur le vieil homme. Cette fois, il représente l'avenir de ce chômeur, une possibilité de repartir à zéro dans un pays qui offre rarement une seconde chance." (Propos recueillis par Elodie Lepage).
Post-scriptum- Bombon est le seul personnage qui ne porte pas le nom de son interprète. "Il s'est comporté comme un professionnel. Peut-être le seul sur le plateau." (Carlos Sorin)

dimanche 23 mai 2010

Une histoire d'amour invisible

Dans ses yeux (2010) , film argentin de Juan José Campanella, est un thriller, paraît-il, mais il l'est à peine. Son réalisateur a choisi un genre comme on choisit une voie où faire aller son monde. Ce n'est pas un film noir, c'est un film souvent rouge, et parfois incandescent. Il contient des surprises, des scènes fortes, voire dramatiques, mais le scénario nous les annonce presque toutes. Le principal intérêt de ce film intense c'est son thème: l'amour, la passion.
D'abord les passions triviales, comme celle du football, qui permet aux enquêteurs de retrouver l'assassin; les passions folles et destructrices, comme celle de l'alcoolisme qui nous fait entrer en amitié désespérée avec sa victime, ou celle de la vengeance dont la violence tranquille nous pétrifie; mais, surtout, la passion par excellence, c'est-à-dire la passion amoureuse. Les héros de cette histoire d'amour invisible (on ne les voit pas s'aimer) ont moins de mal à affronter la violence et l'injustice du monde qui les entoure que la violence aveugle et sourde de la passion qui les aimante in(dé)finiment sans jamais les unir (mais dans le "ja" de "jamais" il y a autant d'espoir que de désespoir).
Les unir? Mais leurs âmes ne sont-elles pas déjà et pour toujours plongées ensemble dans les abymes (pour parler comme Bossuet) d'un amour spirituel dont le Dieu les transcende et les métamorphose sans se faire connaître, sans exister peut-être? Et si l'âme brûle les corps, quel cas peut-on faire de la chair amoureuse et de l'incarnation du désir? La violence de l'amour-passion est une violence faite à la simple humanité des amants.
La passion empêche d'aimer. La passion est morbide et l'amour est généreux. L'enchantement de l'amour tient à son abondance et doit nous faire sentir les charmes délétères - l'aigre-aimant - de la passion, danger mortel.
Car la passion dévore le coeur et ne recrache que l'amertume. Garder un coeur qui bat dans l'amour demande une grande force et une grande humilité. Défaite du misérable amour-propre et victoire du principe d'intégrité. Accepter l'amour, c'est accepter la pauvre bête amoureuse, c'est accepter aussi de quitter l'Empyrée pour venir se brancher sur le temps qui bâtit et détruit, fait vivre et fait mourir. Accepter son humanité, sa finitude, sans avilir son rêve.
Il semble qu'à la fin des épreuves les amants du film vont franchir les mystérieuses barricades qui les empêchaient de se joindre dans la possession réciproque, sans pour autant renier la présence sacrée. Aimer, ce n'est donc pas consentir à mourir d'amour, ou mourir loin de l'amour impossible; aimer, c'est désirer mourir avec l'être qu'on aime, mais longtemps vivre auparavant dans une union matérielle et mystique où l'on s'est perdu et trouvé. "Car l'amour est fort comme la mort". (Le cantique des cantiques)