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vendredi 21 octobre 2022

Figures (2591)

 Avant d'être un drame social, un drame humain, la tragédie de Charlot est un drame métaphysique. C'est le drame de l'Absolu dans le relatif. [...] Car Charlot est aussi déplacé parmi les pauvres et les miséreux que parmi les gens de la "haute" ou de la bourgeoisie. Loin d'être un vagabond, au sens social du mot, c'est un déclassé. [...] Il est Le Vagabond du Monde.
Jean Mitry, Charlot, le personnage et le mythe.

samedi 21 janvier 2012

Macadam à deux voies (Monte Hellman, 1971)

Si Godard et Antonioni étaient Américains, ils s'appelleraient Monte Hellman. Dans Macadam à deux voies on palpe presque charnellement le vide, le néant alternatif, tantôt amorphe, tantôt frénétique. Parabole apparemment inconsistante, l'absurde traversée d'un continent au volant d'une Chevy 55 (qui rime et fait écho avec la fameuse "route 66") ne l'est pas davantage que la traversée de la vie. On y est seul, on s'y rencontre, on s'y plaît, on s'y affronte, on s'y fait son cinéma, on y souffre et on y meurt (sûrement) à la fin des fins sans fin - car un film sans fin patente est un film qui finit interminablement: la fin n'y est pas un fait mais une souffrance sans fin, une fin en souffrance.
J'ai lu que Hellman a été le premier metteur en scène de Beckett sur la côte ouest. Si tant est que Beckett ait pu donner une "leçon", on peut dire que celle-ci a été retenue par le cinéaste.
Si on écarte l'option du suicide, que faire? Bouger. Ils ont décider de ne plus lever une paupière, et pourtant ils ne cessent de s'agiter les Molloy, Murphy, Vladimir et Estragon, en mouvements, en rythmes, en paroles. Bouger pour oublier (qui sait? Pour éviter) la mort.
Taylor et Wilson n'ont pas de nom dans le film, sinon le conducteur et le mécanicien. Ils n'ont trouvé que deux moyens d'échapper à la flaccidité de leur existence: l'orgasme (la petite mort?) des pistes et la diversion pascalienne de la route. Ils ressemblent à des Mercier et Camier qui partiraient vraiment, mais d'une manière encore plus insensée puisque toute destination est vaine.
Ils fuient leur mort en la précipitant, comme ce marchand d'une célèbre histoire juive à qui on avait prédit qu'il rencontrerait la Mort à Cracovie et qui, l'apercevant à Lodz, fila vite jusqu'à Cracovie, où elle l'attendait aussi...
Mais les "roaders" sans nom, leur passagère d'occasion, leur concurrent mythomane, fuient-ils vraiment leur mort ou l'ignorent-ils simplement, comme ils ignorent que leur existence ait un sens? N'illustrent-ils pas l'enseigne de la boutique humaine: A la désespérance congénitale? Le destin des hommes est de n'en pas avoir.
Hellman serait sans doute amusé d'apprendre qu'en langue d'oc "destin" se disait desaventur...

Post-scriptum.- On a défini Macadam à deux voies comme un "road-movie existentialiste", kesako? Existentialiste ou existentiel? Mais dans ce film l'existence n'est rien d'autre qu'un carburant pour la vitesse, laquelle ne procure aucune ivresse, mais tout juste une défonce passagère. L'existence de nos deux zombies ne dégage pas la moindre chaleur, elle n'est qu'une combustion vaine. Mais peut-être est-ce aussi un peu cela, l'existentialisme? Sartre ne disait-il pas lui-même que l'homme est "une passion inutile"? Ce qui pourrait-être existentialiste, donc, dans ce "road-movie", c'est sa pure vanité, son désespoir objectif: ni foi, ni espérance, ni le contraire non plus, rien. Et pourtant cette désaventure totale nous touche. Pourquoi? Parce qu'il n'y a pas de présence au monde plus authentique que leur absence apparente. Taylor et Wilson ne jouent pas au garçon de café de la mauvaise foi si magnifiquement épinglé par Sartre. Pour rester dans le vocabulaire existentialiste, on dira qu'ils sont "authentiques", c'est-à-dire qu'ils ne trichent pas, et leur humanité est faite de leur perte apparente d'humanité. A quoi bon feindre? Se conduire en homme est tout simplement ne pas faire la marionnette sociale ou religieuse. Se conduire en homme c'est donner sans le vouloir de l'épaisseur au monde, en existant seulement. L'existence ne peut trouver sa justification qu'en elle-même. Dans Vérité et existence, Sartre dit que personne ne viendra jamais fermer les yeux de l'humanité, qu'aucune instance ne fera le bilan de l'aventure (ou la désaventure) humaine, qu'aucune conscience n'existe qui soit à la fois dehors et dedans, c'est-à-dire aucune conscience divine ( ce serait un oxymore). Nous naissons seuls, nous mourons seuls. Mais nous vivons ensemble, malgré les vitres et les miroirs. La mort, bien sûr, éclaire chacun de ses lueurs de chien et loup, mais, en attendant, exister c'est s'imprégner de l'univers par tous ses sens, jouir -pourquoi pas- du rugissement de son moteur. L'existentialisme (si existentialisme ici il y a) ne prétend pas que l'homme est jeté nu au monde. L'homme est vêtu d'intelligence et de sensibilité. Qui peut jurer que dans la poudre des routes et des gaz d'échappement jamais ne brilleront de paillettes d'or?
Toute grande poésie est implicitement métaphysique. Elle ne défait pas ses bandelettes mais pose simplement sa pierre, au regard de ceux qui en ont un.

samedi 23 mai 2009

A propos d'Indigènes(06), de R. Bouchareb

Se demander s'il s'agit d'un choix ou d'une insuffisance n'est pas une question indigente quand, avec un film, un réalisateur entend dénoncer sans recourir à une forme particulière. Autrement formulé: peut-on dire l'inouï de manière classique et routinière? Faisant l'inverse, ne risque-t-on pas le formalisme et le brouillage de propos? La question est donc à la fois indéclinable et indécidable. Prenons l'exemple d'Indigènes. D'un strict point de vue pédagogique, il n'y a rien à lui reprocher: les situations sont vérifiables, les personnages crédibles et le message impeccable. C'est donc un film émouvant et honnête. Et, de plus, une action juste et un acte de justice. Il touche en plein sa cible(1): la conscience des hommes et la vertu des citoyens. C'est donc un film nécessaire , ce qui remplit la moitié du contrat. Qu'en est-il de l'esthétique de l'oeuvre? N'aurait-on pas tendance à considérer cette question comme déplacée, non-pertinente, et cela sans débat? Ne serait-ce pas un p'tit peu une objection de"pédé"? Je la fais. L'efficacité est-elle assez efficace? Un témoignage doit-il se contenter d'être un bornage?
A l'ouest, rien de nouveau (celui de Milestone, en 1930) est sans doute moins réaliste, moins spectaculaire, mais il entre dans les âmes, celle des soldats, la nôtre ; il n'emballe pas une tranche d'(in)humanité, il la montre, saignante, qui ne peut plus se regarder dans le miroir de la guerre. Comme dans l'Adieu aux armes (celui de Borzage,en 1932) , qui dénonce autrement la guerre et exalte autrement l'amour. J'ai l'air de chinoiser et je me dis que j'ai peut-être tort, mais je ne peux pas m'empêcher de croire qu'une grande ambition ne nuit pas à une plus petite, qu'on peut faire rougir la France en lui mettant le nez sur ses injustices et, en même temps, nous faire ressentir la solitude humaine et la tragédie de l'existence. C'est beaucoup? Non, pour une oeuvre d'art, c'est tout juste assez. Est-il abusif de penser que toute oeuvre d'art, fût-elle comique ou farcesque, doit être aussi métaphysique?(2) C'est-à-dire ontologique et transcendante? Toute oeuvre doit être une fenêtre ouverte sur la condition humaine, et nous requérir tout entiers. le plaisir artistique est inséparable des plus grandes et des plus fiévreuses interrogations, et tous les plaisirs naissent à la même source, y compris le plaisir érotique. Le plaisir artistique est ainsi voisin du plaisir (ou de l'angoisse) onirique. Non liquet, aurait dit Voltaire, ce n'est pas clair. Mais l'esprit ne se nourrit pas que du brouet ordinaire et il a autant besoin de métaphysique que nos poumons d'oxygène, de spéculations sur ce qui n'existe pas que de tablatures sur ce qui existe, car "que serions-nous sans le secours de ce qui n'existe pas?" (P. Valéry). Et c'est le paradoxe de la métaphysique que de nous donner à aspirer à ce que nous ne pourrions supporter si nous le connaissions. L'invisible fait peur, mais renoncer à l'attirance de l'invisible, c'est renoncer à la vie de l'esprit. Le désir métaphysique est une nostalgie singulière, car il est la nostalgie de l'inconnu; il "n'aspire pas au retour, car il est désir d'un pays où nous ne naquîmes point." (Levinas). Nous voilà loin d'Indigènes? Dommage.
(1) Mais une cible n'est qu'une cible, le paysage et la vie sont tout autour.
(2) On pourrait dire de la métaphysique ce qu'on disait naguère de la politique: si vous ne vous préoccupez pas d'elle, vous ne l'empêcherez pas de s'occuper de vous.