lundi 18 novembre 2013

La Vie domestique (Isabelle Czajka, 2013)

Un film remarquable. Tout est d'abord dans l'ambiguïté sémantique du titre. "Domestique" concerne la maison et la famille, mais aussi le service : la vie domestique est ainsi la vie de la gardienne du domestique, c'est-à-dire la servante.
Subtilement, la réalisatrice nous amène à suivre 24 heures de la vie d'une femme et de deux ou trois autres. Tout est fidèle à la réalité mais avec une manière de vision surplombante qui fait que la jeune cinéaste a inventé un nouveau style : le réalisme métaphysique. Car le sens de cette vie domestique (il y a un oxymore dans l'expression) ne crève pas les yeux.
Les personnages féminins y ont le premier rôle puisqu'ils sont au premier plan de l'entretien quotidien, du fonctionnement du "ménage", mais les hommes n'y sont pas caricaturés : montrés seulement dans leur occasionnelle présence et suggérés dans leur absence.
A part le personnage du macho de la première scène, le masculin n'est pas accablé; mais le peu de réalité de leur engagement familial dénonce assez les hommes, non comme individus, mais comme piliers d'un système. L'homme est du dehors et la femme du dedans. L'étouffement de cette non-vie, de l'abandon successif des projets, des espoirs, des rêves est sensible. Et il n'y a guère de progrès des générations. "L'homme à l'épée, la femme à l'aiguille": la formule de Tennyson vaut toujours.
Egaux mais allotropes les deux membres d'un couple? Au mieux deux solitudes attentives, ou deux sollicitudes coupables. Mais la balance n'est pas à l'équilibre et le machisme le plus coriace est le machisme insidieux.
Un exemple de ce sexisme inconscient nous est ici donné : les hommes qui veulent faire un compliment à une femme disent parfois qu'elle "a des couilles". Une femme qui les impressionne ne peut pas réellement en être une, elle n'en a que l'apparence : ce mépris procède sans doute d'une peur immémoriale.
L'idéal du misogyne ordinaire serait d'avoir une femme dans les bras sans l'avoir dans les pattes. Mais a-t-on besoin de massacrer les faisans pour bien protéger la nature? A-t-on besoin de faire des corridas pour aimer les taureaux? Avait-on besoin de bouffer du boche pour fortifier l'amitié franco-allemande? A-t-on besoin de se battre avec les femmes pour mieux faire l'amour?
L'aliénation d'une moitié de l'humanité, aussi douce soit-elle, ne libère que de la rancœur et du ressentiment.
Si je parlais de métaphysique, c'est parce que le vide existentiel est ici rendu palpable par l'enchaînement d'actions répétitives et absurdes. la vraie vie est réellement ailleurs. La vanité subie est insupportable, elle nuit à l'estime de soi, au rebours de la vanité conquérante des trous du cul chatoyants.
Toutes les actrices de ce film sont belles, tous les regards sont beaux et douloureux, mais la merveille de justesse bouleversante et désenchantée est Emmanuelle Devos.

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