mardi 3 février 2015

A most violent year (J.C. Chandor)

   Nous ne sommes pas dans le même schéma tragique que dans son précédent film, Margin Call (cf mon blog), mais le climat de tension et d'oppression de son dernier film est comparable. L'action est unique, comme le lieu de son déroulement, seul le temps est moins resserré (aux horloges, mais non dans la conscience du protagoniste) mais il dirige et conditionne l'action. Tous les personnages seconds ou secondaires ont une présence, et une présence angoissante, car ils sont opaques.
  L'intrigue est simple, même si ses détails sont complexes. Un jeune entrepreneur ambitieux a le défaut d'être malgré tout honnête, dans un milieu qui ne s'embarrasse pas toujours des entraves diverses de la légalité. Il est difficile de démêler les motivations profondes de cette honnêteté. Est-elle foncière? Est-elle entachée d'orgueil? Est-elle une manière d'aristocratie dans un milieu où la roture frise parfois la truanderie? Abel est un arriviste honnête, même si ces deux mots ont l'air de jurer. Il fut pauvre, il est riche, mais il n'est pas brutalement parvenu, parce que sa conscience l'a toujours tenu en bride. Pour le pauvre, l'honnêteté n'est pas un blason, c'est son coeur même. Les riches s'en font une médaille, mais les pauvres la saisissent et en sont saisis, elle leur est une violence constitutive, une profession de foi et même une raison d'être. Dans son esprit et dans son coeur Abel est pauvre et honnête inséparablement, car il a senti que s'il était pauvre et aussi malhonnête il serait doublement maudit. Pour échapper à cette double malédiction, il doit devenir riche mais ne surtout pas perdre son honnêteté, qui est comme la caution de son ancienne pauvreté. Son honneur en somme,  son palladium, si tant est que s'enrichir puisse passer pour déshonorant. L'honnêteté est cousine de l'honneur et l'honneur consiste à se tenir droit.
  C'est l'attitude du héros de ce film, car on peut parler d'héroïsme quand les tentations qui entourent le personnage se colorent de tous les affriolages du bon sens, de la coutume et de la raison. L'honneur c'est aussi la faculté de discerner entre les sollicitations et entre les solliciteurs; c'est aussi savoir écarter les faux attraits de l'honneur et retirer à l'honnêteté même tous ses faux nez.
  Il est rare que l'honnêteté triomphe, et qu'elle triomphe intacte. Que va devenir Abel après ce qu'il a découvert et ce qu'il a vécu? Va-t-il faire de la politique? Les héros n'en font pas. Ils seraient les seuls pourtant à ne pas vivre en croyant qu'on ne peut rien changer. Mais les héros ne sont pas des militants, sinon des militants d'eux-mêmes. Et il n'y a pas de mode d'emploi de l'héroïsme: toutes les portes sont ouvertes aux héros, hermétiquement ouvertes...

Aucun commentaire: