dimanche 8 février 2015

La nuit nous appartient (James Gray)

La première qualité du film est sa classicité (un seul effet spécial qui n'en est pas vraiment un: la pluie qui noie la poursuite est produite après filmage par ordinateur). Elle nous garantit une fiction du même poids atomique que le réel...et ne se met pas à l'abri des dangers de la pesanteur.
Les liens familiaux en sont un. Père et frère flics, pour un "rebelle" (il porte une boucle de pirate) comme Bob, c'est une raison suffisante pour flirter avec le "mal", de s'encanailler pour se prouver qu'on est libre.Libre? Allons donc! Le noeud de serpent des liens du sang, comme dit le poète, nous emprisonne tous. Bob doit choisir entre le devoir filial et fraternel et, au mieux, l'indifférence soucieuse. Quand son frère est victime d'une vengeance dont Bob connaît le commanditaire, il n'a plus vraiment le choix... Le voltigeur entre en passion. Il n'endosse pas une armure, mais redresse simplement sa colonne vertébrale, il ne s'amuse plus du monde d'un regard du dessous, il ne sourit plus négligemment, il affronte droitement la dureté du réel et investit son propre coeur.
Vertueux, tout à coup? Non, mais entré volontairement dans la nécessité du devoir. Il ne savait pas où placer son âme, il a enfin trouvé. Et découvert que le devoir qu'on se choisit n'est pas une entrave à sa liberté mais un moyen de lui donner un sens. Etre un homme c'est porter une ambition humaine.
Comme dans Two lovers , le chef-d'oeuvre de James Gray à ce jour, le héros de We own the night (devise de l'unité de police de New York dans les années 80) obéit au principe de réalité, en y intégrant un principe de plaisir métamorphosé. La vision relative des choses prend alors l'intensité d'une vision absolue: le devoir d'aimer, jusqu'au sacrifice, ceux qu'on aime devient une passion tout en demeurant une vertu. Une jouissance pour la conscience qui se sent enfin employée. Comme dans Two lovers le vieil enfant devient adulte, il sait à qui adresser son amour. Une seule fausse note dans ce beau film presque fordien: les mots de la fin qui explicitent ridiculement - et impudiquement, à l'américaine - l'amour que se portent les frères. On préfère alors se souvenir d'autres scènes, dont une des plus fortes et des plus angoissantes, voire affolantes, est celle où, sous la pluie, une poursuite meurtrière en voiture fait voler en éclats la sensation naturelle d'exister (le plaisir de vivre est  alors brutalement et peut-être définitivement aliéné).

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