mercredi 8 juillet 2015

Lecture

Dès que j'ai su lire, j'ai lu. J'ai réécrit ma vie. J'ai récolté les soupirs et les pensées du monde. J'ai haussé mon coeur et mon esprit. Je me suis lu dans le miroir du temps et de l'espace. J'ai lu en me souvenant que je lisais. Je croyais lire et je rêvais. Le ruban des mots était comme le serpent du charmeur, mais c'était son charme à lui qui me pénétrait. Je ne lisais pas pour vivre, je vivais pour lire. La lecture n'était pas pour moi une action, mais une passion. Elle m'aspirait ou me frottait, me durcissait ou m'allégeait, m'enlevait non comme une plume mais comme une pierre saisie par un magnétisme inconnu, poli et lavée par le flux et le reflux des phrases, alestée et promise au vol.
Lire, lire, et ne jamais épuiser la lecture, car ce que je cherche ne se lit pas mais m'appelle à travers la lecture.
Je ne lis pas pour passer le temps, mais pour le faire durer, au contraire, le retenir - jusqu'à l'illusion de l'éternité ? - sur les marches mêmes de la mort.
Je ne lis pas pour travailler. Quand la nécessité de ce que je lis ne crève pas les yeux qui le lisent, je dois jeter le livre.
Je lis par manque d'être. Je lis pour être aimé du livre, pour être aimé des morts (un peu aussi des vivants, mais les vivants sont comme moi, dans l'immanence. pour eux, j'écrirais plutôt).
Je lis pour oublier que je lis.
Je lis et j'écris - car lire sans écrire c'est faire l'amour les mains liées. Lire sans écrire c'est marcher à cloche-pied. Lirécrire c'est mettre en action sa passion.
Lire jusqu'à bander l'arc des phrases en les caressant des yeux, en les relisant charnellement.
Je prends le train du lire sans savoir où il va, et le voyage-même ajoute au mystère.
Je lis d'un ongle, d'un doigt, d'un bras, et mon corps entier se met à lire. Moelle comprise.
Je lis pour ajouter et soustraire à ma solitude, jusqu'à parfaite égalité entre lecture et solitude.
Je lis pour m'infuser l'essence de l'univers.

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