lundi 12 juin 2017

Léautaud

Lettre à mon ami de l'Aveyron.

Maisnil, le 14/06/2014
Cher Gilles,
Comme promis, Léautaud. Mauriac dit de lui : "C'était, à la lettre, un grime". Ce qui est un peu ambigu, parce que grime signifie, au théâtre, vieillard ridicule, mais le mot désigne aussi l'acteur qui tient cet emploi. En réalité Léautaud était bien les deux, grime feint et  grime vrai. Il jouait d'une atrabile qu'il avait naturellement. Léautaud le rechigné était aussi une sorte de Saint-Simon des chenils. Chien dans un monde de chiens, il raconte qu'enfant il vivait caché sous une table, et ajoute : "C'est la même chose aujourd'hui." Robert Mallet (Entretiens, Mercure de France) lui fait remarquer que son journal est une suite de procès-verbaux. Ce qu'il ne conteste pas, à condition de ne pas être le gendarme mais d'être celui qui "dresse procès-verbal au gendarme."
Il y a aussi, très important, Paul l'éroto.  [Voir l'extrait des Mémoires de Marie Dormois ci-joint* et, dans son journal ( réunies dans le Journal particulier), toutes les scènes de fornication avec celle qu'il appelait Le Fléau].
Mais il fut surtout un homme blessé (abandonné enfant par sa mère) qui n'écrivit jamais au-dessus de ses humeurs...Je pourrais t'en dire encore, mais le souhaites-tu?
Je t'embrasse.
Gérard.
* "Un soir, enfin, confesse Marie dans ses Mémoires, je me résignai à lui donner le baiser au lépreux dans toute l'acception du terme." La scène se passe chez elle, le 4 février 1933. "Aussitôt arrivé, il m'embrassa. Pour me dérober à cette caresse qui m'était un supplice, je m'en fus dans ma chambre et revins complètement nue sous un peignoir léger. Ses caresses se précisèrent et je pris goût à ces jeux voluptueux dont j'étais privée depuis de si longues années et qui, seuls, me comblaient. Il entreprit, à son tour, de se dévêtir. De ses vêtements entrouverts s'exhala une odeur fade qui me souleva le cœur, et comme il semblait assez fier de sa nudité, je ne trouvai à lui dire que cette phrase stupide : "Tu es priapique..." Afin d'arriver le plus tôt possible à une conclusion qui mettrait fin à mon supplice, je m'étendis brusquement sur le tapis en lui disant : "Prends-moi." Il crut ainsi que j'étais avide de ses baisers, de ses caresses. Nous fîmes donc l'amour, lui avec je ne sais quel sentiment, moi comme Iphigénie sur le bûcher. Heureusement, il ne s'en rendit pas compte."
Marie Dormois, citée par Edith Silve (préface du Journal particulier,1933, Mercure de France, 1986).

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