(Suite du 330) - Il a eu de la veine. Il n'a pas dû s'en rendre compte d'ailleurs. Il a dû penser: avec un peu de veine ce truc-là me rapportera bien cinquante dollars! Eh bien! c'est la première fois depuis des années qu'un homme me paraît émouvant. Je voudrais savoir quelque chose sur ce type. Ça m'intéresserait d'apprendre le genre d'ennuis qu'il avait, s'il avait une femme ou s'il vivait seul. Pas du tout par humanisme: au contraire. Mais parce qu'il a fait ça. Je n'ai pas envie de le connaître — d'ailleurs il est peut-être mort. Juste d'obtenir quelques renseignements sur lui et de pouvoir penser à lui, de temps en temps, en écoutant ce disque. Voilà, je suppose que ça ne lui ferait ni chaud ni froid, à ce type, si on lui disait qu'il y a, dans la septième ville de France, aux abords de la gare, quelqu'un qui pense à lui. Mais moi je serais heureux, si j'étais à sa place; je l'envie. Il faut que je parte. Je me lève, mais je reste un instant hésitant, je voudrais entendre chanter la négresse. Pour la dernière fois.
Elle chante. En voilà deux qui sont sauvés: le Juif et la Négresse. Sauvés. Ils se sont peut-être crus perdus jusqu'au bout, noyés dans l'existence. Et pourtant personne ne pourrait penser à moi comme je pense à eux, avec cette douceur. Personne, pas même Anny. Ils sont un peu pour moi comme des morts, un peu comme des héros de roman; ils se sont lavés du péché d'exister. Pas complètement, bien sûr — mais tout autant qu'un homme peut faire. Cette idée me bouleverse tout d'un coup, parce que je n'espérais même plus ça. Je sens quelque chose qui me frôle timidement et je n'ose pas bouger parce que j'ai peur que ça s'en aille. Quelque chose que je ne connaissais plus: une espèce de joie.
La négresse chante. Alors on peut justifier son existence? Un tout petit peu? Je me sens extraordinairement intimidé. Ça n'est pas que j'aie beaucoup d'espoir. Mais je suis comme un type complètement gelé après un voyage dans la neige et qui entrerait tout d'un coup dans une chambre tiède. Je pense qu'il resterait immobile près de la porte, encore froid, et que de lents frissons parcourraient tout son corps.
Some of these days.
You'll miss me honey.
(A suivre)
Sartre, La nausée, Poche, 1962, p. 248-250.
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