Le réalisateur rejoue et filme sa vie, il ne se soucie pas du confort du spectateur, ou, plutôt, il se soucie de son inconfort : il l'installe entre deux chaises, celle de la complaisance (faire du mélo avec son malheur) et celle de la séduction (faire de "l'art" avec sa souffrance). C'est pourquoi son film est si âpre et si acéré : il se regarde debout.
Ce qui donne un si grand prix à l'enfance ordinaire, à sa primitivité, à sa folie parfois, c'est qu'on n'y est pas obligé d'être sérieux. Les belles enfances sont graves et joyeuses, les enfances malheureuses, comme celle du petit Jamie, sont trop sérieuses, travaillées par l'unique souci de la survie physique et psychologique. Le sérieux c'est l'hiver de la vie, une glace opaque qui nous sépare des mille attraits de l'univers.
Ses années d'enfance et d'orphelinat ont enserré le futur Bill Douglas, peintre et cinéaste insoupçonné, dans cette gangue faite de détresse, de disgrâce, de deuil que seule une force presque surhumaine pouvait faire craquer. Malgré l'ennui accablant du service militaire, le jeune homme désespéré mais espérant malgré tout (il désire peindre) a la chance (la seule grande chance de sa vie, ou au moins la première) de rencontrer une jeune humanité (1) accordée à la sienne, mais douée d'une qualité rare : l'amour de la vie et, non pas l'optimisme béat mais la confiance en ses forces et la force de transfuser peu à peu cette confiance à l'ancien enfant dont l'humanité fut bafouée.
Ainsi My Way Home nous enlève un poids du coeur. La méchanceté du monde et sa misère n'ont pas tué l'enfance. Ce petit Mozart-là au moins n'aura pas été assassiné. Cette petite lumière n'aura pas été soufflée et cette conscience longtemps obscure et affolée va pouvoir voler hors des murs de sa prison.
Comme celle de Proust, malgré l'abîme qui les sépare, la vie de Bill Douglas sera finalement sauvée par l'art.
(1) Qui aurait pu faire sien ce proverbe arabe : "Dans la nuit noire, sur la pierre noire, la fourmi noire, Dieu la voit."