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mardi 26 septembre 2017

Estacadres (171)

Certains crabes, quand on leur arrache une patte, ont la faculté d'en fabriquer une plus grosse.

mardi 25 mars 2014

My Childhood, My Ain Folk, My Way Home (Bill Douglas)

On a beau être prévenu, on est quand même très éprouvé par la vision de la trilogie de Bill Douglas sur son enfance et son adolescence de bâtard orphelin et misérable dans l'Ecosse de l'après-guerre. A peine éclairé ici ou là par un petit lumignon d'humanité, le tableau de sa vie a la couleur du charbon qu'il grappille dans les terrils pour ne pas mourir de froid. Dans les premiers panneaux du triptyque, c'est la glace de l'hiver et la dureté des coeurs qui dominent. Dans le troisième, et l'épisode du service militaire (en Egypte?) c'est l'accablement de la chaleur et de l'ennui, d'abord.
Le réalisateur rejoue et filme sa vie, il ne se soucie pas du confort du spectateur, ou, plutôt, il se soucie de son inconfort : il l'installe entre deux chaises, celle de la complaisance (faire du mélo avec son malheur) et celle de la séduction (faire de "l'art" avec sa souffrance). C'est pourquoi son film est si âpre et si acéré : il se regarde debout.
Ce qui donne un si grand prix à l'enfance ordinaire, à sa primitivité, à sa folie parfois, c'est qu'on n'y est pas obligé d'être sérieux. Les belles enfances sont graves et joyeuses, les enfances malheureuses, comme celle du petit Jamie, sont trop sérieuses, travaillées par l'unique souci de la survie physique et psychologique. Le sérieux c'est l'hiver de la vie, une glace opaque qui nous sépare des mille attraits de l'univers.
Ses années d'enfance et d'orphelinat ont enserré le futur Bill Douglas, peintre et cinéaste insoupçonné, dans cette gangue faite de détresse, de disgrâce, de deuil que seule une force presque surhumaine pouvait faire craquer. Malgré l'ennui accablant du service militaire, le jeune homme désespéré mais espérant malgré tout (il désire peindre) a la chance (la seule grande chance de sa vie, ou au moins la première) de rencontrer une jeune humanité (1) accordée à la sienne, mais douée d'une qualité rare : l'amour de la vie et, non pas l'optimisme béat mais la confiance en ses forces et la force de transfuser peu à peu cette confiance à l'ancien enfant dont l'humanité fut bafouée.
Ainsi My Way Home nous enlève un poids du coeur. La méchanceté du monde et sa misère n'ont pas tué l'enfance. Ce petit Mozart-là au moins n'aura pas été assassiné. Cette petite lumière n'aura pas été soufflée et cette conscience longtemps obscure et affolée va pouvoir voler hors des murs de sa prison.
Comme celle de Proust, malgré l'abîme qui les sépare, la vie de Bill Douglas sera finalement sauvée par l'art.
  (1) Qui aurait pu faire sien ce proverbe arabe : "Dans la nuit noire, sur la pierre noire, la fourmi noire, Dieu la voit."