Quel plaisir de revoir cette comédie tellement grave que j'avais oublié que c'en était une!
Le poison de la publicité (à la radio) y est dénoncé avec une violence si bien cousue dans une réplique de Kirk Douglas (dans le rôle d'un professeur de lettres mal payé) qu'aujourd'hui encore, paraît-il, lorsque passe le film sur certaines chaînes américaines, cette réplique est censurée! A l'époque, la publicité a encore le "charme" paradoxal de la néophilie et forme une sauce avec l'inculture revendiquée et triomphante, liée par un snobisme aux soubassements dorés et argentés. Depuis, la sauce a perdu son piquant mais a gagné en divulsion au point de finir par avaler nos "parts de cerveau disponibles". L'outrance caricaturale du personnage de la publicitaire, moche, autoritaire et bornée, ne prêterait qu'à un rire superficiel si la tirade de Kirk Douglas ne mettait fin à la pochade comme une douche glacée vient couper brutalement une pluie tiède: la satire serait peu de chose sans le verbe et le verbe bien vain sans le sentiment de fragilité et le besoin d'amour qu'il manifeste.
Ce verbe et cet amour s'incarnent ici d'une manière si subtile (pour employer une métaphore "licière" ) que non seulement les personnages nous touchent mais qu'ils nous donnent le sentiment que nous les touchons nous-mêmes, que nous entrons dans leur décor, le paysage physique et psychologique de leur vie et que, silencieusement, nous les écoutons vivre, respirons leurs fleurs et ressentons la douce chaleur provinciale et nostalgique qui émane de l'americana, cette vision de tranquillité illusionnelle que donnent de leur pays la plupart des réalisateurs hollywoodiens. Avec Chaînes conjugales, l'americana demeure dans le cadre mais s'évapore par le moyen d'une mise en scène qui fuit le tressage spécieux du feuilleton et de la légende. Grand film psychologique sans psychologisme, Chaînes conjugales se départ de l'habituelle contrefaçon historiale du réel: c'est d'l'histoire, pas d'la" stoire"!
Le charme un peu hypnotique qu'exhale pourtant ce film où la parole agit comme un filet "engeôleur", naît essentiellement de la présence invisible d'un personnage ("deus ex machina" inversé) qui ne tient ni ne tire les ficelles de marionnettes, mais déclenche l'engrènement d'humaines pensées (Désirs humains, qui sera pris cinq ans plus tard, aurait pu être un meilleur titre en français, plus onirique et moins entravant), des pensées qui n'ont plus qu'à se dévider: le présent pâlit et le passé le recouvre peu à peu comme la voix de la mystérieuse Addie Ross encharme, inquiète, et vient troubler le miroir trop calme de l'eau du temps. Le langage est notre plus belle aventure, la parole son incarnation insaisissable, la voix sa chair spirituelle, la voix féminine son extase. Même ici ralentie, adoucie, ironique voire facécieuse, la voix soyeuse et pleine de la femme invisible est la plus sensuelle des invitations à être.
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lundi 22 décembre 2008
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