... j'examinai longuement la publicité Kodak qui recouvrai, comme le panoramique d'un western de John Ford, tout le terminal est de la gare. C'était un paysage hivernal, et la neige brillait plus encore que de la vraie neige, quoique moins aveuglante et perlée que les dents blanches des mannequins incarnant la famille américaine. Ils portaient tous des combinaisons de ski brillant de mille feux. Les enfants étaient appétissants, et les parents, jeunes, dynamiques, charmants et vigoureux. C'était certainement ça, le rêve américain: ces joues toujours roses, ces yeux d'un bleu profond, ces larges sourires dépourvus de chaleur et des regards sans gravité, incapables du moindre sentiment, des regards qui ne pouvaient même pas afficher un soupçon de perplexité. Mais ce n'était pas l'Amérique dont je rêvais. Je savais bien que mes prétentions intellectuelles et mes humeurs étaient irrémédiablement sombres, d'une noirceur teintée d'autoapitoiement. Mais c'était mieux ainsi, car mieux valait vivre en martyr que de se vautrer dans la fange écervelée de ces mannequins en Technicolor.
Frederick. Exley, Le dernier stade de la soif.
mercredi 14 février 2024
Amérique (47)
mardi 13 février 2024
Amérique (46)
Billy se demande si Norm ne se présentera pas un jour aux élections. C'est un orateur aussi brillant que n'importe lequel des hommes politiques que les Bravo ont rencontrés pendant ces deux dernières semaines. Il possède la présence, les mots, et en plus, il maîtrise ce ton offensé, vaguement irascible qui caractérise le discours politique actuel. S'il y a un manque de naturel irritant dans son numéro - Norm a en effet conscience de faire un numéro, et il ne cesse de glisser des coups d'œil furtifs dans un miroir imaginaire -, ce n'est pas pire que chez les autres personnages publics. Billy a noté que de toute façon, les auditoires semblaient n'y accorder aucune importance. L'hypocrisie coule sur eux, peut-être parce que le mercantilisme permanent de la vie américaine a engendré des seuils exceptionnellement élevés de tolérance devant l'imposture, la manipulation, l'escroquerie, la connerie et le mensonge éhonté, devant, en d'autres termes, la publicité sous toutes ses formes. Avant d'avoir servi en zone de combat, Billy n'avait jamais remarqué combien tout était truqué.
Ben Fountain, Fin de mi-temps pour le soldat Billy Lynn.
mardi 19 décembre 2023
Écrivains (15)
Étroitement imbriqué en continuum de quotidien fabuleux que débitent en tranches saccadées les éditions des journaux et les émissions de la radio, l'écrivain moderne est devenu une figure de l'actualité [...]. Il participe à la fois de la silhouette familière des panneaux-réclame, de la "personnalité mondiale", de l'arbitre des modes, du directeur de conscience au rabais, prodiguant au hasard des magazines la menue monnaie des recettes morales et sentimentales (on pouvait lire récemment dans un journal de midinettes ce titre d'entrefilet étonnant: "Voici le point de vue officiel de l'existentialisme sur l'objection de conscience"), du grand prêtre de religion secrète, du monument public et du fakir birman.
Julien Gracq, La littérature à l'estomac.
samedi 18 décembre 2021
Attila
Ô Attila! publicitaire incomparable qui inventas le premier grand slogan de l'Histoire, lorsque tu affirmas que là où passait ton cheval l'herbe ne repoussait pas! Que de bonnes idées tu nous aurais données pour le lancement d'un détergent ou d'un insecticide! Homme génial qui envoyais tes Huns les plus racornis, les plus puants et les plus laids de visage, comme ambassadeurs en leur recommandant de dévorer en public des lambeaux de chair crue pour que l'on se persuadât que tu étais un barbare exterminateur, alors qu'en réalité, bon connaisseur de la sophistique grecque en raison de ton éducation soignée, tu avais découvert, avant quiconque, l'art de la dissimulation, du trucage et de la mystification, de ce que nous appelons, en bon langage du métier: relations publiques! Attila, docteur honoris causa of public relations...
Almejo Carpentier, La danse sacrale.
dimanche 10 février 2019
Mots de la fin (31)
mercredi 26 septembre 2018
Langue française (20)
Alain Rey, L'amour du français, Denoël, p. 233.
dimanche 10 mars 2013
Chouette!
Quand l'écran s'éteint, entre sur la scène un hurluberlu costard-noeud pap'. Il se déplace, lui, au ralenti, il a l'air d'avancer sur un nuage, dans un cocon. L'émerveillement qui règne sur son visage n'est pas seulement de commande. Il vient nous vanter les prodiges quotidiens du monde de la consommation.
En direct sur l'écran il fait apparaître deux enquêtrices qui vont nous servir des saynètes comiques, in situ, dont la finalité est de nous faire apprécier le "bonheur" de consommer, lequel bonheur sera comptabilisé par notre bateleur sur un tableau. Et le spectacle progresse ainsi par enchaînements loufoques où l'on verra s'élargir le fossé entre la misère réelle du présentateur et de ses acolytes, la misère des gens dont il voudrait fendre la pêche et leur "extase matérielle", comme dit Le Clezio.
Ce qui nous semble gratuit, l'à gogo pour les gogos, est ce que nous payons le plus cher. On nous vole notre espace et on nous offre des bols d'air. On nous dépouille de l'essentiel et on nous pare de l'accessoire. On nous comble de riens à balancer dans le grand vide où nous flottons.
L'homme est devenu aussi jetable que ses mouchoirs et ses briquets.
L'homme est devenu un citoyen d'élevage qu'on gave de farines euphorisantes.
Elle est grande, "l'euphorie" de ce vieillard édenté qui croit qu'on lui parle encore alors que les grâces qu'il n'eut peut-être jamais ont depuis longtemps disparu! Il est prêt à payer deux fois parce qu'il n'a pas l'habitude, l'autorisation de continuer à vivre.
A la fin de cette fictionnette qui fait les poches à une publicité de plus en plus gravosse et ruffiane (et putane), qui toujours plus élargit sa gueule au détriment de son cerveau, on se dit que ce n'est pas l'homme qui aujourd'hui consomme la marchandise, mais bien la marchandise qui engloutit l'homme.
La société consumériste est une société d'escamotage. les biens dont elle fait mine de nous gaver sont des leurres. Des biens elle nous donne surtout les signes et très peu la matière. Quant au Bien majuscule et singulier, n'y pensons même pas.
Il est étonnant qu'aucune entreprise de Pompes funèbres n'ait encore jamais proposé à son aimable clientèle ce slogan simple et efficace: "Mourez, nous faisons le reste!" Mais on l'a sûrement déjà fait...
lundi 22 décembre 2008
Chaînes conjugales (1949)
Le poison de la publicité (à la radio) y est dénoncé avec une violence si bien cousue dans une réplique de Kirk Douglas (dans le rôle d'un professeur de lettres mal payé) qu'aujourd'hui encore, paraît-il, lorsque passe le film sur certaines chaînes américaines, cette réplique est censurée! A l'époque, la publicité a encore le "charme" paradoxal de la néophilie et forme une sauce avec l'inculture revendiquée et triomphante, liée par un snobisme aux soubassements dorés et argentés. Depuis, la sauce a perdu son piquant mais a gagné en divulsion au point de finir par avaler nos "parts de cerveau disponibles". L'outrance caricaturale du personnage de la publicitaire, moche, autoritaire et bornée, ne prêterait qu'à un rire superficiel si la tirade de Kirk Douglas ne mettait fin à la pochade comme une douche glacée vient couper brutalement une pluie tiède: la satire serait peu de chose sans le verbe et le verbe bien vain sans le sentiment de fragilité et le besoin d'amour qu'il manifeste.
Ce verbe et cet amour s'incarnent ici d'une manière si subtile (pour employer une métaphore "licière" ) que non seulement les personnages nous touchent mais qu'ils nous donnent le sentiment que nous les touchons nous-mêmes, que nous entrons dans leur décor, le paysage physique et psychologique de leur vie et que, silencieusement, nous les écoutons vivre, respirons leurs fleurs et ressentons la douce chaleur provinciale et nostalgique qui émane de l'americana, cette vision de tranquillité illusionnelle que donnent de leur pays la plupart des réalisateurs hollywoodiens. Avec Chaînes conjugales, l'americana demeure dans le cadre mais s'évapore par le moyen d'une mise en scène qui fuit le tressage spécieux du feuilleton et de la légende. Grand film psychologique sans psychologisme, Chaînes conjugales se départ de l'habituelle contrefaçon historiale du réel: c'est d'l'histoire, pas d'la" stoire"!
Le charme un peu hypnotique qu'exhale pourtant ce film où la parole agit comme un filet "engeôleur", naît essentiellement de la présence invisible d'un personnage ("deus ex machina" inversé) qui ne tient ni ne tire les ficelles de marionnettes, mais déclenche l'engrènement d'humaines pensées (Désirs humains, qui sera pris cinq ans plus tard, aurait pu être un meilleur titre en français, plus onirique et moins entravant), des pensées qui n'ont plus qu'à se dévider: le présent pâlit et le passé le recouvre peu à peu comme la voix de la mystérieuse Addie Ross encharme, inquiète, et vient troubler le miroir trop calme de l'eau du temps. Le langage est notre plus belle aventure, la parole son incarnation insaisissable, la voix sa chair spirituelle, la voix féminine son extase. Même ici ralentie, adoucie, ironique voire facécieuse, la voix soyeuse et pleine de la femme invisible est la plus sensuelle des invitations à être.