Je n'avais pas vu Go West (Ma vache et moi, 1925) depuis quarante ans, mais j'en avais gardé l'imprégnation poétique. Je le revois en compagnie de mon fils, qui me dit: "Buster a faim, mais il n'a pas l'air d'en souffrir, alors que Charlot crève la dalle pitoyablement." Il n'y a pas en effet d'ascétisme chaplinesque. Si l'un et l'autre sont bien des athlètes, Charlot est un athlète incarné et Buster un athlète intellectif. Le corps de Keaton est un signe, il n'en joue pas mais s'en sert d'une manière désintéressée, en artiste, comme ferait un calligraphe japonais ou un peintre chinois.
Charlot est un solitaire accidentel, un vagabond charnel et plein d'appétition, Buster est un insaisissable esseulé, un solitaire organique, un singulier, structuré comme Friendless (son nom dans Go West). A la fin, il devient un héros consacré mais il n'en reste pas moins à part, car il est - disons-le "pudiquement" - "différent" (sur la voie du solipsisme, ou de l'autisme...). Même aimé, il demeure un objet unique, toujours sidéré et étonné d'être au monde, ne s'y adaptant qu'à la façon presque animale, ou végétale, ou minérale, de l'eau, du lierre ou du gestopède (mime gestueux).
Il semble avoir vu la Gorgone coiffée de serpents et, depuis ce jour (mais c'était peut-être avant sa naissance), il est en état de méditation itinérante (car Méduse est aussi celle qui médite et fait méditer). Il est ici et il est là-bas. Où ? Mystère. Et c'est ce mystère qui rend Buster Keaton fascinant. Sous ce jour, rien de surprenant que sa meilleure amie soit une vache (ils ont presque le même regard) et qu'il l'installe dans une automobile aussi naturellement que lui pouvait dormir à l'étable ou bellurer naguère sur un lit à roulettes. C'est socialement absurde mais humainement cohérent. Absurde ? L'est-ce davantage qu'un ordonnancement soumis aux convenances, à la famille et à l'argent ? En matière et en manière d'absurdité, l'Ordre dit "moral' rend objectivement bien des points à la fantaisie keatonienne. A sa légèreté. La souplesse naturelle du petit homme lui donne un corps si fluide qu'il peut épouser les reliefs du monde. Mais. Cette plasticité, cette sensibilité muette, réduite parfois aux frémissements tactiles, presque abstraite à force de ductilité (jusqu'au point où la forme n'est plus qu'un état passager du mouvement), cette humilité métamorphique ne semble pas réjouir notre innocent héros. Encore une fois, Buster est un être qu'un éclair d'orage a dû un jour traverser : en lui s'est pétrifiée la foudre, s'est glacé le sourire, est morte la promesse du bonheur. Sous le masque impassible (et non pas impavide), derrière le regard ou dérive l'émouvante stupeur des bêtes, stagne une obscure affliction, l'humus noyé du malheur immémorial, du deuil natif, de la misère métaphysique.
Chaplin est devenu riche en jouant magnifiquement les pauvres (c'est pourquoi Charlot a fini par lui infuser sa tristesse). Pour Keaton, le dénuement était une essence, une discipline, et un destin.
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lundi 13 octobre 2008
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