Se demander s'il s'agit d'un choix ou d'une insuffisance n'est pas une question indigente quand, avec un film, un réalisateur entend dénoncer sans recourir à une forme particulière. Autrement formulé: peut-on dire l'inouï de manière classique et routinière? Faisant l'inverse, ne risque-t-on pas le formalisme et le brouillage de propos? La question est donc à la fois indéclinable et indécidable. Prenons l'exemple d'Indigènes. D'un strict point de vue pédagogique, il n'y a rien à lui reprocher: les situations sont vérifiables, les personnages crédibles et le message impeccable. C'est donc un film émouvant et honnête. Et, de plus, une action juste et un acte de justice. Il touche en plein sa cible(1): la conscience des hommes et la vertu des citoyens. C'est donc un film nécessaire , ce qui remplit la moitié du contrat. Qu'en est-il de l'esthétique de l'oeuvre? N'aurait-on pas tendance à considérer cette question comme déplacée, non-pertinente, et cela sans débat? Ne serait-ce pas un p'tit peu une objection de"pédé"? Je la fais. L'efficacité est-elle assez efficace? Un témoignage doit-il se contenter d'être un bornage?
A l'ouest, rien de nouveau (celui de Milestone, en 1930) est sans doute moins réaliste, moins spectaculaire, mais il entre dans les âmes, celle des soldats, la nôtre ; il n'emballe pas une tranche d'(in)humanité, il la montre, saignante, qui ne peut plus se regarder dans le miroir de la guerre. Comme dans l'Adieu aux armes (celui de Borzage,en 1932) , qui dénonce autrement la guerre et exalte autrement l'amour. J'ai l'air de chinoiser et je me dis que j'ai peut-être tort, mais je ne peux pas m'empêcher de croire qu'une grande ambition ne nuit pas à une plus petite, qu'on peut faire rougir la France en lui mettant le nez sur ses injustices et, en même temps, nous faire ressentir la solitude humaine et la tragédie de l'existence. C'est beaucoup? Non, pour une oeuvre d'art, c'est tout juste assez. Est-il abusif de penser que toute oeuvre d'art, fût-elle comique ou farcesque, doit être aussi métaphysique?(2) C'est-à-dire ontologique et transcendante? Toute oeuvre doit être une fenêtre ouverte sur la condition humaine, et nous requérir tout entiers. le plaisir artistique est inséparable des plus grandes et des plus fiévreuses interrogations, et tous les plaisirs naissent à la même source, y compris le plaisir érotique. Le plaisir artistique est ainsi voisin du plaisir (ou de l'angoisse) onirique. Non liquet, aurait dit Voltaire, ce n'est pas clair. Mais l'esprit ne se nourrit pas que du brouet ordinaire et il a autant besoin de métaphysique que nos poumons d'oxygène, de spéculations sur ce qui n'existe pas que de tablatures sur ce qui existe, car "que serions-nous sans le secours de ce qui n'existe pas?" (P. Valéry). Et c'est le paradoxe de la métaphysique que de nous donner à aspirer à ce que nous ne pourrions supporter si nous le connaissions. L'invisible fait peur, mais renoncer à l'attirance de l'invisible, c'est renoncer à la vie de l'esprit. Le désir métaphysique est une nostalgie singulière, car il est la nostalgie de l'inconnu; il "n'aspire pas au retour, car il est désir d'un pays où nous ne naquîmes point." (Levinas). Nous voilà loin d'Indigènes? Dommage.
(1) Mais une cible n'est qu'une cible, le paysage et la vie sont tout autour.
(2) On pourrait dire de la métaphysique ce qu'on disait naguère de la politique: si vous ne vous préoccupez pas d'elle, vous ne l'empêcherez pas de s'occuper de vous.
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