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dimanche 23 mai 2010

Une histoire d'amour invisible

Dans ses yeux (2010) , film argentin de Juan José Campanella, est un thriller, paraît-il, mais il l'est à peine. Son réalisateur a choisi un genre comme on choisit une voie où faire aller son monde. Ce n'est pas un film noir, c'est un film souvent rouge, et parfois incandescent. Il contient des surprises, des scènes fortes, voire dramatiques, mais le scénario nous les annonce presque toutes. Le principal intérêt de ce film intense c'est son thème: l'amour, la passion.
D'abord les passions triviales, comme celle du football, qui permet aux enquêteurs de retrouver l'assassin; les passions folles et destructrices, comme celle de l'alcoolisme qui nous fait entrer en amitié désespérée avec sa victime, ou celle de la vengeance dont la violence tranquille nous pétrifie; mais, surtout, la passion par excellence, c'est-à-dire la passion amoureuse. Les héros de cette histoire d'amour invisible (on ne les voit pas s'aimer) ont moins de mal à affronter la violence et l'injustice du monde qui les entoure que la violence aveugle et sourde de la passion qui les aimante in(dé)finiment sans jamais les unir (mais dans le "ja" de "jamais" il y a autant d'espoir que de désespoir).
Les unir? Mais leurs âmes ne sont-elles pas déjà et pour toujours plongées ensemble dans les abymes (pour parler comme Bossuet) d'un amour spirituel dont le Dieu les transcende et les métamorphose sans se faire connaître, sans exister peut-être? Et si l'âme brûle les corps, quel cas peut-on faire de la chair amoureuse et de l'incarnation du désir? La violence de l'amour-passion est une violence faite à la simple humanité des amants.
La passion empêche d'aimer. La passion est morbide et l'amour est généreux. L'enchantement de l'amour tient à son abondance et doit nous faire sentir les charmes délétères - l'aigre-aimant - de la passion, danger mortel.
Car la passion dévore le coeur et ne recrache que l'amertume. Garder un coeur qui bat dans l'amour demande une grande force et une grande humilité. Défaite du misérable amour-propre et victoire du principe d'intégrité. Accepter l'amour, c'est accepter la pauvre bête amoureuse, c'est accepter aussi de quitter l'Empyrée pour venir se brancher sur le temps qui bâtit et détruit, fait vivre et fait mourir. Accepter son humanité, sa finitude, sans avilir son rêve.
Il semble qu'à la fin des épreuves les amants du film vont franchir les mystérieuses barricades qui les empêchaient de se joindre dans la possession réciproque, sans pour autant renier la présence sacrée. Aimer, ce n'est donc pas consentir à mourir d'amour, ou mourir loin de l'amour impossible; aimer, c'est désirer mourir avec l'être qu'on aime, mais longtemps vivre auparavant dans une union matérielle et mystique où l'on s'est perdu et trouvé. "Car l'amour est fort comme la mort". (Le cantique des cantiques)