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jeudi 17 février 2011

La Leçon d'allemand

Ce livre est considéré comme le meilleur roman de Siegfried Lenz. Le drame ( la tragédie, peut-être) qu'il nous raconte, par le biais d'un narrateur qui se souvient (alter ego de Lenz lui-même?), s'incarne dans un pays rude (le Schleswig) où les sentiments ont l'opiniâtreté maussade des intempéries (pages 245-246, éd. R. Laffont, coll. Pavillons) : "Dans les prés, il n'y avait que des vaches et des moutons. Les vaches, les moutons, cela va de soi et, pourtant, je ne puis omettre de mentionner, à l'arrière-plan, leurs formes tachées de blanc et de noir, leurs silhouettes grises et ébouriffées - se confondant les unes avec les autres au point qu'on ne savait jamais exactement où finissait une bête et où commençait l'autre -, impossible de les omettre car je veux donner une image fidèle de ma plaine. Je ne parle pas de n'importe quel pays mais de mon pays; je ne relate pas n'importe quel malheur mais mon propre malheur; d'une façon générale, je ne parle pas à la légère. Ce qui ne vous tient pas à coeur ne vous engage à rien.
Et c'est pourquoi il me faut un ciel bas, une atmosphère brumeuse, un soleil voilé. Je nous laisse travailler à la cadence d'un ressac paisible; les roseaux bruissent, un vol d'oiseaux passe dans le ciel, le marais mijote à gros bouillons. Le marais, la vase, la vase élémentaire..."
A la frontière indistincte de la terre et de l'eau, l'enracinement des hommes est à la fois lointain et flottant. C'est un pays qui ne flatte pas la vie et n'adoucit guère les moeurs de ses habitants, plus acclimatés à la rage des tempêtes qu'à la musique des coeurs.
Centrales, à tout point de vue, sont les pages 265-270 : des avions anglais viennent mitrailler le village, blessant le frère du narrateur et une vache. Celle-ci doit être abattue. C'est une scène forte et métaphorique, trop longue pour être citée, mais où l'on retrouve le triangle lenzien: la nature, la sensibilité ( induisant la pitié et la conscience - développée ou balbutiante) et l'aveuglement jugulaire. Dans cette scène où l'innocence doit être sacrifiée, le triangle est instable parce que la période est instable. La guerre est faite pour caviarder les consciences, aliéner la conscience collective pour que la cécité disciplinante triomphe (momentanément).
Le devoir d'obéissance, sous un régime totalitaire, amène à réduire l'intelligence du monde et l'expression de la vie. Interdire à un peintre de peindre, c'est interdire aux poumons de respirer. Le policier psychorigide ne pense plus, il obéit. Son humanité est mise sous l'étouffoir d'une conception fallacieuse du devoir. Celui qu'il opprime était son ami, qui l'avait même sauvé de la noyade quand il était enfant. Mais la machine nazie comprime à merveille les poitrines et les cervelles. Le roman de Lenz décrit cette oppression et la résistance active ou passive que lui oppose le libre arbitre des quelques consciences inquiètes (pléonasme) que l'intelligence continue d'irriguer.
Deux fléaux menacent le monde: l'obéissance et le commandement. Exacerbées en période de conflit, ces attitudes ont l'avantage de simplifier tous les rapports puisqu'elles ne font appel qu'au cerveau reptilien. Mais c'est une chiennerie "indécroc-table", même en temps de paix, que ce goût pour le coup de gueule et la queue basse. Le tropisme de l'autorité est tautologique; l'autorité s'autorise elle-même, fabrique les fascismes, rouges, noirs, bruns, et demeure, par-delà les crises, modelant la mentalité des petits chefs, des gardiens et autres mangeurs de jeunes, de curés, de pédés, de "bicots", etc. C'est la dent de chien du chauvinisme, du poujadisme, de l'autodéfense. La rechigne. La "peste émotionnelle", comme disait Reich. Et ceux qui obéissent le font d'autant plus facilement qu'ils rêvent de commander, puisque obéir et commander sont en définitive la même chose, le même fléau, né de la conception pseudo-civilisatrice de la hiérarchie, de l'ordre, de l'encadrement gradué de la vie.
Une telle vision du monde humain est-elle majoritaire? Variable selon les époques? L'occasion de l'avènement du fascisme, du nazisme, du bolchevisme la fait évidemment flamber. Mais décréter le mal irrémédiable, c'est-à-dire naturellement inhérent? Une étude du psychanalyste anglais Money-Kirle ( Psychanalyse et horizons politiques) tendrait à établir que ceux qu'on pourrait appeler les "humanistes" ont été élevés dans un climat tolérant, affectueux, dans une grande liberté de corps et d'esprit; qu'on les rencontre, devenus adultes, dans les professions à caractère artistique ou scientifique. Les "autoritaires", au contraire, occupant la plupart des postes administratifs, ont été élevés strictement dans un carcan psychologique impliquant discipline et obéissance. Les premiers étaient appelés à comprendre, les seconds à se soumettre.
En Allemagne, trois reichs successifs ont accumulé une masse hiérarchique au service de l'Etat, plus lourde qu'un million de marteaux-pilons.