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mercredi 22 juin 2022

Absence (14)

 La place Saint-Sulpice n'a guère changé. Les fournisseurs sont les mêmes qu'il y a  six ans. Personne n'est mort. Au café, les garçons me reconnaissent et s'enquièrent de ma santé avec une discrétion courtoise qui me va au cœur. Jamais, moi qui témoigne peu, je n'aurais cru à un attachement pareil de la part de gens si sveltes. Autre chose m'étonne: personne n'a vieilli. C'est qu'il faut dire que Paris conserve. Les visages y restent indéfiniment textuels.
C.-A. Cingria, Bois sec bois vert.

samedi 2 mai 2020

Apparence (16)

La place Saint-Sulpice n'a guère changé. Les fournisseurs sont les mêmes qu'il y a six ans. Personne n'est mort. Au café, les garçons me reconnaissent et s'enquièrent de ma santé avec une discrétion courtoise qui me va au cœur. Jamais, moi qui témoigne peu, je n'aurais cru à un attachement pareil de la part de gens si sveltes. Autre chose m'étonne: personne n'a vieilli. C'est qu'il faut dire que Paris conserve. Les visages y restent indéfiniment textuels.
C.-A. Cingria, Bois sec bois vert.

jeudi 17 janvier 2013

Minuit à Paris (W.Allen)

Midnight in Paris est un film quasiment parfait, l'un des meilleurs de Woody Allen. Le Paris fantasmé qui l'habite a fini par devenir le personnage central d'un conte merveilleux sur l'amour, un amour dont l'idéal et sa représentation coïncideraient surnaturellement. Mais ce surnaturel tiendrait à un simple déplacement, un glissement cendrillonnesque dans une des failles que parfois le temps offre. Changer d'époque, voyager dans le passé, fait partie des rêves ou rêveries de tous. Mais se retrouver tout à coup, physiquement, dans un âge inspirant, dans un lieu, dans un temps, dans un monde désirés, est une expérience assez rare pour qu'on en fasse une affabulation vivante. Car la difficulté des contes, c'est leur crédibilité. Dans ce film le prodige n'étonne pas : le héros vit des journées ordinairement et extraordinairement ennuyeuses et, quand minuit sonne, il est embarqué dans un temps où Paris accueillait Fitzgerald, Hemingway, Picasso, Dali, Gertrude Stein et tous les autres. Et ses contrariétés, sa déception, s'évanouissent. Les contraintes matérielles de la relation amoureuse éclatent comme bulles de savon; l'amour, la danse, l'art, tout est de plain pied.
Vivre son rêve est donné au héros éberlué de ce chef-d'oeuvre. Le temps n'est pas linéaire, il a, comme la géographie, ses synclinaux et ses anticlinaux. Quand deux plis du temps se touchent, on change d'époque. Cette Uchronie peut épouvanter (voir l'aventure du détective privé mandaté par le futur beau-père du héros!) ou ravir. Et c'est le ravissement qui nous intéresse. Dans le monde enchanté de Gil, il n'y a ni fées ni dragons, mais un art d'écrire, un art de peindre, un art de vivre où les mots, les couleurs et les pas sont dansés.
Est-ce à dire que la nostalgie est un puits nocturne? La femme que le héros rencontre dans les Années folles rêve elle-même d'un autre âge d'or, celui de la Belle Epoque. Et voici qu'une nuit le couple tombe dans une autre faille temporelle et se retrouve avec Toulouse-Lautrec, Gauguin, Degas, etc. , qui, eux, ne jurent que par la Renaissance! Gil comprend alors que la nostalgie n'a pas de fin et que, si elle ne nourrit pas une espérance, elle est mortelle. Sa dernière méditation sur les quais lui fournira une réponse inattendue, et l'espoir d'une vie sensible et sensuelle, à Paris, au XXIème siècle. Comme Nietzsche il croyait avoir le mal du pays sans avoir de pays, mais ce pays absent était son âme-même(1) et pour le trouver nul n'était besoin de violer le temps, il suffisait de répondre aux caresses d'un regard.
   La République n'était belle que sous l'Empire. L'étrange familiarité du passé n'est que la projection d'une conscience entravée. Si un être vous manque il faut qu'un autre vous lasse, et si cet autre vous lasse, tout est repeuplé. Inutile de fuir, l'amour est partout où vous êtes, il n'y a qu'à le reconnaître. Non pas renoncer à la nostalgie (car plus grave que la perte serait la perte de la nostalgie) mais y puiser son espérance.
(1) Musil ne dit-il pas que "le temps est l'âme de l'espace" ? D'où il s'ensuivrait que l'espace est la chair du temps. Pour donner un corps au temps qui passe, il faut habiter et parcourir l'étendue qui nous est offerte.