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lundi 11 novembre 2013

L.E.A.R (Thomas Depryck, Antoine Laubin)

   Les impressions, les sentiments, les réflexions suscités par un livre, un film, une pièce ne s'installent pas en moi selon une géographie harmonieuse et détaillée, ils s'enroulent, se chiffonnent, attendent la poigne, la rigueur, le désir ou la caresse des mots, pour se dérouler au rythme où se déroulent les phrases. Je sais rarement, au sortir d'un spectacle, non ce que j'en ai éprouvé, mais ce que je vais en dire et surtout en écrire. Je pense en écrivant.
   C'est ainsi qu'hier j'ai aimé la dernière mise en scène d'Antoine Laubin (scénario Thomas Depryck) :   L.E.A.R.(1), très librement inspirée du Roi Lear de Shakespeare, dans une adaptation contemporaine avec six acteurs dont une seule femme dans le rôle de Cordélia. Il m'intéresse peu de savoir pourquoi ses soeurs sont incarnées par des hommes et pourquoi la seconde partie fait la part belle aux comédiens et à leur propre appréhension de la paternité. Ce qui m'intéresse c'est que les auteurs reviennent à l'interrogation qui tendait Les Langues paternelles (2) : non pas "qu'est-ce qu'un père, qu'est-ce qu'un fils (ou une fille) ? " mais "quelles sont les différentes manifestations des rapports entre un père et ses enfants? ", parce qu'il s'agit d'illustrations, non pas de thèses, et qu'il existe autant de pères différents que d'hommes ayant un jour procréé.
  Ce que j'ai ressenti, c'est, comme disait Albert Cohen, une grande "tendresse de pitié" pour les êtres, une grande attention à leur singularité, leur idiosyncrasie, leur condition qui est la nôtre à tous, la condition humaine.
   La paternité est-elle une légitimité? Est-elle plus culturelle que la maternité? Questions oiseuses voire inactives. L'enfant a deux mains. Voyons la paternité comme un prisme qui réfracte à peu près toutes les facettes du "coeur" humain (c'est-à-dire du foyer, à la fois pierre -lest- et flamme).
   Ce dont nous rêvons tous, plus ou moins consciemment : dormir dans les bras d'un Dieu-mère, ou d'un Dieu-père, comme s'endort contre moi mon gros chat. L'homme n'aurait peut-être pas eu besoin de la religion s'il n'avait pas été enfant, c'est-à-dire petit dans un monde de grands, bercé, serré contre eux géants. C'est la nostalgie de ces délices qui a créé le besoin de Dieu.
   "Presque tous, nous avons été ce petit enfant qu'un père éleva un jour dans ses bras comme un dieu qu'on offre à l'amour du monde, et l'univers nous a aimés, et les femmes en nous regardant ont voulu nous douer de tous les bonheurs. Puis cet amour s'est éloigné de nous. Tout nous engage à subsister d'abord, tout ensuite nous abandonne " (Jean Guéhenno). C'est contre cet abandon qu'il faut combattre, chanter, jouer des pièces, faire des films, écrire des livres. L'art est le lien des générations. Le devoir des parents est de donner leur vie pour leur enfant, mais ils ne peuvent lui sacrifier leur existence. Si le fleuve doit couler, il lui faut une source abondante.
   Il n'est qu'un sujet, nous l'avons dit: la condition humaine. Qu'on l'appelle nature ou condition métaphysique. Est-ce que la famille est un masque posé sur la solitude essentielle? Est-ce qu'au contraire la solitude est inessentielle? Encore une fausse question puisque la réponse en est indécidable. En apparence, le noeud existe mais le dénouement aussi. "Ce qui sauve -en moi- les êtres que je côtoie, écrit Perros, c'est leur solitude possible: je souhaite qu'ils se vengent dans la solitude de l'ennui des conversations, des contacts de l'amitié: si je les sens totalement accaparés par le dialogue, par ce qu'ils sont devant moi, je les annule. Je ne les vois plus. "
   La vie humaine est une comédie qui tantôt vire à la farce tantôt à la tragédie. S'il est permis d'améliorer l'atmosphère humaine, il n'est pas permis de changer de planète. Que nous reste-t-il? La liberté de réduire l'intersidéral, de réduire notre rapport aux choses, aux autres, à nous-même. Faire cohabiter l'étrangeté d'être un homme avec la familiarité d'être un humain: car si depuis longtemps l'homme n'est plus le centre de l'univers il demeure et demeurera toujours le centre de l'humanité. J'ignore si L'Espoir Aura Raison, mais il aura atténué la dureté de la vie, au même titre que le soleil et que le rire, si l'on en croit Emmanuel Kant.
   Il faut saluer pour finir la conviction et l'invention des acteurs de cette belle pièce, qui n'ont d'égales que celles de ses auteurs.

(1)L'Espoir Aura Raison.
(2) Voir mon blog.