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mardi 19 février 2019

Crâne

   Au Petit Varia de Bruxelles, Antoine Laubin et son équipe ont réalisé une adaptation originale et forte du dernier "roman" de Patrick Declerck.
   Crâne est un titre riche qui sent l'os, l'affrontement, la fanfaronnade, et qui dit tout du personnage qui s'y projette.
   Impossible de ne pas reconnaître Patrick Declerck, qu'après Dehors et Démons me turlupinant Laubin met de nouveau en scène. L'auteur est un obsédé du langage, du langage comme fin et comme moyen.
   Il s'opère avec ses mots, ayant auparavant opéré les mots eux-mêmes.
   La pièce avance en trois temps. Disons d'abord que mettre en scène une opération à crâne ouvert relève de la gageure. Affronter l'angoisse en faisant mine de lui faire la nique, affronter l'intervention avec humour et bravoure, s'abandonner à l'humanité des sentiments et à la modestie du petit homme, quand l'épreuve est passée, voilà les trois mouvements, andantino, vivace, largo, qu'incarnent tour à tour - dans un décor ajusté - les acteurs Jérôme, Hervé et Renaud, avec une pertinente manière: le premier marche et démarche, le deuxième travaille au corps, et le troisième panse et pense.
   Il est évident que le moment le plus spectaculaire, le plus proprement dramatique, est le moment de l'intervention: c'est celui où Philippe incarne le plus crânement l'auteur. Cette acmé donne son sens à ce qui précède et à ce qui suit. Elle fait de la vie, aux confins de la mort, un théâtre à la fois beckettien et shakespearien. Nous sommes tous de grands petits hommes. Nous ne sommes rien mais ce rien nous est tout, et cet aphorisme est vieux comme les mondes.
   A redire? Ben, c'est du Declerck. L'anti Woody Allen, le diseur de "Foutre!" à la fois puéril et carabin. D'une misanthropie touchante mais d'un humour cynique, le contraire de l'humour juif charitable,  humble et plein de cette "tendresse de pitié" chère à Albert Cohen.
   Mais il nous remue malgré lui, ce bourru bienfaisant qui se vante de mal faire. C'est un Léautaud compatissant.

lundi 17 octobre 2016

Il ne dansera qu'avec elle ( De Facto)

   C'est le titre (ironique?) du dernier spectacle de Thomas Depryck (écriture),  Antoine Laubin (mise en scène) et des douze acteurs - bâtisseurs de la pièce(1). Il ne dansera qu'avec elle ou avec d'autres, parce que le sujet de l'objet n'est pas la fidélité mais l'amour. Or on sait, comme disait Machin, que l'amour est un anarchiste tchécoslovaque (enfant de Bohème, qui n'a jamais connu de loi). "Love is a lawless land".
   On peut retourner la question dans tous les sens, partir vers tous les horizons, explorer tous les temps, voire régresser jusqu'au singe, on n'aboutira à aucune conclusion qui tienne sur ses quatre pattes ou ses dix commandements. Parlez-nous plutôt des neuf  Muses.
   Alors, que nous révèle cette pièce? Si j'étais un critique pressé ou malveillant, je dirais: rien. C'est une salade russe. Ou bien: c'est un spectacle éclaté, avec feux d'artifice et pétards mouillés. Mais je ne suis qu'un spectateur privé. Et, pour moi, seul compte le plaisir. Et j'en ai eu. Pas toujours, mais souvent. Je me suis d'ailleurs demandé s'il était possible d'apporter quelque nouveauté que ce soit à ce débat - plus vieux que l'humanité - sur la nature de l'amour et du sexe. Tout ayant été dit et redit, la seule possibilité de chatouiller l'hypothalamus est le recours à la vis comica  et, surtout, au rythme. Une scène particulièrement réussie du spectacle obéit à ces deux impératifs: l'histoire du porno. Une scène qui saute et qui danse, qui ne privilégie ni le texte ni le jeu mais les combine admirablement parce qu'elle unit le signe et le sens, la chair et l'esprit; le rythme est dans le temps ce que le dessin est dans l'espace: une forme. Et tout art est dans sa forme, tout langage jaillit d'un balancement rythmé de syllabes. Une autre scène nous met en joie: celle du zoologue-anthropologue qui nous parle de nos cousins les bonobos. Nietzsche disait que les singes sont de nature trop débonnaire pour que l'on puisse descendre d'eux. c'est vrai surtout des bonobos. Nous serions plutôt des chimpanzés. Ou alors certains d'entre nous seraient chimpanzés ( patriarcaux, politiques, violents) et d'autres bonobos (matriarcaux, sociaux, pacifiques). Alors, comment s'entendre? Comment le "grand singe bipolaire" (Franz de Waal, primatologue) que nous sommes pourrait-il faire la paix avec lui-même?
   La scène la moins réussie (à mes yeux et mes oreilles) vient vers la fin de la seconde partie, quand les douze acteurs posent 3 questions à leur  voisin et y répondent. Conjectural et hasardeux, vu qu'on peut répondre n'importe quoi.
  J'aime aussi les monologues: leur sincérité ne dément pas leur art, la vie y palpite.
   Tous les rabotages de l'amour et du sexe ont été évoqués dans ce spectacle, tous les champs labourés, ensemencés, toutes les récoltes faites, et, pourtant, je reste sur ma faim et ma soif. Est-ce à dire qu'elles sont inextinguibles? Un seul point aveugle: quid de la connaissance par l'amour et de l'amour par la connaissance? Abstrait? Non: supérieurement humain. Qu'est-ce qu'un amour qui ne serait pas à la fois désir de connaissance et espoir de salut? Qu'ai-je besoin de l'autre sinon de son mystère?
  Et la mort? La mort n'est pas seulement au bout. Une vie sans caresses ni baisers est une vie criminelle. C'est la mort qui se glisse et s'installe dans toutes les failles de l'amour. Et si la mort emporte l'être qu'on aime, elle ne peut emporter la demeure de l'amour.
   Que faut-il seulement pour aimer la vie qui passe, chaque jour qui naît et qui va mourir? Des rapports nouveaux ou des chants anciens. Quand l'un et l'autre sont réunis, quand l'amour et l'intelligence vagabondent ensemble, c'est alors que nous étreint la vraie beauté.

(1)  Les 12 apôtres du spectacle: Angèle Baux, Caroline Berliner, Coraline Clément, Aurore Fattier, Denis Laujol, Yasmine Laassal, Marie Lecomte, Brice Mariaule, Jérôme Nayer, Hervé Piron, Renaud Van Camp, Pierre Verplancken.
 

lundi 19 janvier 2015

Démons me turlupinant (Patrick Declerck/Antoine Laubin/ Thomas Depryck)

  Le narrateur du livre est représenté sur la scène par deux personnages perdus sur ce qui ressemble à une décharge de livres, en réalité un champ de bataille entre littérature et psychanalyse. Et je peux dire tout de suite que, malgré les apparences et les oediperies finales, c'est la littérature qui triomphera. Symboliquement, mais aussi matériellement, parce qu'avec tous ces livres et d'autres enfermés dans des cartons, notre duo va bâtir une oeuvre picturale.
  Antoine Laubin est comme un hamster dans sa cage qui ferait toujours tourner la même crécelle: le petit tonneau de la paternité. Déjà dans L.E.A.R et Les langues paternelles il se débattait sous ce thème écrasant. On n'en finit apparemment jamais.
  Mais le père du narrateur est ici peu maltraité...et peu maltraitant. C'est plutôt une énigme, une présence-absence, un morceau d'ailleurs. Je doute que le mythe d'Oedipe puisse apporter la moindre résolution de cette énigme. Mais il est bon à rappeler.
  Le défi de toute oeuvre, c'est l'affranchissement, avec ce que ce mot apporte d'ambigu: ici, par exemple, la paternité affranchit le narrateur en le "timbrant" tout autant qu'en le libérant. Elle permet au fils de dépasser l'image que celui-ci se faisait du père, et de rejoindre celle qu'il se faisait de lui-même, de l'autre côté du miroir. Le père est un tremplin qui se présente d'abord comme un cheval de frise!
  Mais Laubin, comme Declerck, n'oublie pas les femmes: si le portrait de la mère est tout en réserve  et en douce retenue, celui de la grand-mère paternelle est croquant! Declerck évoque ses deux grands-mères dans le livre, Laubin escamote la bonne pour nous régaler de la méchante, la plus pittoresque, la seule qui donne matière à la misogynie de son petit-fils.
  Un peu misogyne donc, mais moins misanthrope que dans le livre, tel apparaît le héros bifide de ce spectacle harmonieusement partagé entre deux excellents acteurs dont l'un (Hervé Piron) crache la douleur et la violence, et l'autre (Brice Mariaule) vient iriser le récit d'anecdotes et de drôleries.
  On ne peut pas en vouloir au metteur en scène d'avoir gommé la violente misanthropie du romancier. Son but n'était pas - comme Declerck- de choisir entre l'homme et l'animal (c'est par amour de l'innocence- animale par définition- que Declerck est misanthrope). Mais finalement les hommes ne sont pas pires que les rats: "ils font ce qu'ils peuvent en attendant la mort. O sainte fraternité du vivant! "
  Declerck a longtemps entretenu son désespoir par la psychanalyse, non pour le réduire, mais pour le démultiplier. A côté de Patrick Declerck, Schopenhauer et Céline sont Sainte Claire et Saint François.
  Laubin a gardé les échappatoires, les bouffées de salut terrestre (ou plutôt maritime!): les bateaux. Tout petit l'auteur du livre assista à la construction d'un "snipe" qu'avait commandé son père: 50 ans après, il est toujours ému par le glissement du moindre esquif sur l'eau: "chaque sillage est une promesse d'infini..."
  Embarquer pour fuir le dégoût: "ce n'est pas pour me vanter, mais je soupçonne que je ne voulais pas naître." Et il raconte sa triste naissance avec des excitations de style un peu puériles. Quand il s'énerve, Declerck écrit moins bien, il vulgarise, il argotise, se pose en histrion; il perd sa hauteur et son mépris.
  Le spectacle a failli se terminer sur son chapitre le plus ennuyeux (à mon goût) consacré à l'oedipe. C'est du psychanalysme cousu de chanvre. [cf gerardplaine littérature et psychanalyse]
  Le chapitre suivant nous éclaire sur l'intention de la mise en scène: l'oeuvre picturale qui s'est bâtie en même temps que s'est construite devant nous l'oeuvre dramatique apparaît, métaphore de la condition de l'artiste à l'interface de deux mondes.
  Ce n'est pas tout à fait le fin mot de l'histoire. Certes le narrateur hante les confins de la folie, parfois, et en vient à préférer les morts aux vivants. Quand il retombe dans le morbide refus de lui-même, son écriture se relâche, le style fait escale, on est dans l'émotionnel, dans l'émotionnant.
 La beauté vient de l'amour, pour son chien, son parrain, sa fille, et même son père.
  Laubin s'y arrête. Il ne fait pas -comme Declerck- du pessimisme un fonds de commerce (même si, ne se ménageant pas, il en fait un commerce équitable!). Si Declerck déteste fondamentalement l'humanité, sans faire beaucoup d'exceptions, le metteur en scène de l'étonnant spectacle que le Rideau de Bruxelles m'a offert le 18 janvier 2015 n'éteint pas tous les quinquets. Antoine Laubin croit lui en La bonté humaine, l'altruisme, l'empathie, la générosité (c'est le titre d'un essai de Jacques Lecomte paru en 2012 chez Odile Jacob). Compatissant à la souffrance du narrateur, il l'arrache finalement à son propre désespoir. La solidarité du duo narratif est plus contagieuse que la panique.           P.-S. Un grand coup de chapeau à renouveler chaque soir à la régie (Olivier Vincent). Les spectateurs de la pièce comprendront pourquoi....

lundi 11 novembre 2013

L.E.A.R (Thomas Depryck, Antoine Laubin)

   Les impressions, les sentiments, les réflexions suscités par un livre, un film, une pièce ne s'installent pas en moi selon une géographie harmonieuse et détaillée, ils s'enroulent, se chiffonnent, attendent la poigne, la rigueur, le désir ou la caresse des mots, pour se dérouler au rythme où se déroulent les phrases. Je sais rarement, au sortir d'un spectacle, non ce que j'en ai éprouvé, mais ce que je vais en dire et surtout en écrire. Je pense en écrivant.
   C'est ainsi qu'hier j'ai aimé la dernière mise en scène d'Antoine Laubin (scénario Thomas Depryck) :   L.E.A.R.(1), très librement inspirée du Roi Lear de Shakespeare, dans une adaptation contemporaine avec six acteurs dont une seule femme dans le rôle de Cordélia. Il m'intéresse peu de savoir pourquoi ses soeurs sont incarnées par des hommes et pourquoi la seconde partie fait la part belle aux comédiens et à leur propre appréhension de la paternité. Ce qui m'intéresse c'est que les auteurs reviennent à l'interrogation qui tendait Les Langues paternelles (2) : non pas "qu'est-ce qu'un père, qu'est-ce qu'un fils (ou une fille) ? " mais "quelles sont les différentes manifestations des rapports entre un père et ses enfants? ", parce qu'il s'agit d'illustrations, non pas de thèses, et qu'il existe autant de pères différents que d'hommes ayant un jour procréé.
  Ce que j'ai ressenti, c'est, comme disait Albert Cohen, une grande "tendresse de pitié" pour les êtres, une grande attention à leur singularité, leur idiosyncrasie, leur condition qui est la nôtre à tous, la condition humaine.
   La paternité est-elle une légitimité? Est-elle plus culturelle que la maternité? Questions oiseuses voire inactives. L'enfant a deux mains. Voyons la paternité comme un prisme qui réfracte à peu près toutes les facettes du "coeur" humain (c'est-à-dire du foyer, à la fois pierre -lest- et flamme).
   Ce dont nous rêvons tous, plus ou moins consciemment : dormir dans les bras d'un Dieu-mère, ou d'un Dieu-père, comme s'endort contre moi mon gros chat. L'homme n'aurait peut-être pas eu besoin de la religion s'il n'avait pas été enfant, c'est-à-dire petit dans un monde de grands, bercé, serré contre eux géants. C'est la nostalgie de ces délices qui a créé le besoin de Dieu.
   "Presque tous, nous avons été ce petit enfant qu'un père éleva un jour dans ses bras comme un dieu qu'on offre à l'amour du monde, et l'univers nous a aimés, et les femmes en nous regardant ont voulu nous douer de tous les bonheurs. Puis cet amour s'est éloigné de nous. Tout nous engage à subsister d'abord, tout ensuite nous abandonne " (Jean Guéhenno). C'est contre cet abandon qu'il faut combattre, chanter, jouer des pièces, faire des films, écrire des livres. L'art est le lien des générations. Le devoir des parents est de donner leur vie pour leur enfant, mais ils ne peuvent lui sacrifier leur existence. Si le fleuve doit couler, il lui faut une source abondante.
   Il n'est qu'un sujet, nous l'avons dit: la condition humaine. Qu'on l'appelle nature ou condition métaphysique. Est-ce que la famille est un masque posé sur la solitude essentielle? Est-ce qu'au contraire la solitude est inessentielle? Encore une fausse question puisque la réponse en est indécidable. En apparence, le noeud existe mais le dénouement aussi. "Ce qui sauve -en moi- les êtres que je côtoie, écrit Perros, c'est leur solitude possible: je souhaite qu'ils se vengent dans la solitude de l'ennui des conversations, des contacts de l'amitié: si je les sens totalement accaparés par le dialogue, par ce qu'ils sont devant moi, je les annule. Je ne les vois plus. "
   La vie humaine est une comédie qui tantôt vire à la farce tantôt à la tragédie. S'il est permis d'améliorer l'atmosphère humaine, il n'est pas permis de changer de planète. Que nous reste-t-il? La liberté de réduire l'intersidéral, de réduire notre rapport aux choses, aux autres, à nous-même. Faire cohabiter l'étrangeté d'être un homme avec la familiarité d'être un humain: car si depuis longtemps l'homme n'est plus le centre de l'univers il demeure et demeurera toujours le centre de l'humanité. J'ignore si L'Espoir Aura Raison, mais il aura atténué la dureté de la vie, au même titre que le soleil et que le rire, si l'on en croit Emmanuel Kant.
   Il faut saluer pour finir la conviction et l'invention des acteurs de cette belle pièce, qui n'ont d'égales que celles de ses auteurs.

(1)L'Espoir Aura Raison.
(2) Voir mon blog.

dimanche 13 décembre 2009

Les langues paternelles

Impossible de juger d'une oeuvre d'après son adaptation, mais on peut imaginer qu'une adaptation réussie fait comme une "ombre" lumineuse et sonore au corps d'origine. Elle est en accord. Passer du roman au théâtre c'est métamorphoser le flux d'un texte-source en paroles essenciées que la bouche matérielle d'acteurs présents fait vivre. L'acteur corporise en précipité séveux ce qui fut écrit dans le silence assourdissant de l'anamnèse.
L'impression de moyennage presque culinaire qu'on peut ressentir alors, et même de becquée vitale, impérative, je l'ai rarement ressentie de manière aussi forte et pénétrante et rassasiante - parfois jusqu'au bord de l'écoeurement - que dans la mise en scène qu'Antoine Laubin vient de faire du roman climatérique de David Serge (pseudo de Daniel Schneidermann) intitulé Les Langues paternelles.
Trois acteurs ( Hervé Piron, Vincent Sornaga et Renaud Van Camp) , en alternance, en choeur ou en écho, forment le corps vivant par lequel une "messe" d'un caractère singulièrement profane va être dite: la mort du père n'est pas un chagrin mais une délivrance. La triple bouche de l'officiant, cynique et aboyante, va proférer la haine d'un géniteur inepte et insane et, presque en même temps, la peur d'un "génité" tout aussi anomique. Et déclarer l'horreur d'être à la fois fils et père, douloureusement encroué, comme le serait un arbre dans le maquis indénombrable des générations. Une pousse défléchie par les assauts intempestifs de l'autre et du même que sont le père d'abord, et le fils ensuite, une pousse qui doit se raidir pour être. L'entre-père-et-fils ne peut jamais danser sur sa propre musique, sans cesse il est appelé à gambiller dans la farandole des autres. Mais la haine est un cri de défense, la peur un geste de recul. Et le Noli me tangere une réaction d'autiste impossible à prolonger, sauf à trancher tout lien. Si personne ne doit me toucher, suis-je encore sensible? Sensible, ô combien! est l'auteur du livre, si on en croit les rires douloureux qui s'échappent de la gorge des acteurs.
Sensible au point de dissimuler la tendresse et la pitié sous le masque du blasphémateur exhalant sa vindicte contre l'accablement de sa vie d'enfant, puis d'homme, n'en pouvant plus de nager dans les eaux sales d'une religion hypocrite et sclérosée, d'une famille qui n'a jamais lavé son linge; des eaux salies par le mensonge et la "normalité" chassieuse du trompe-l'oeil. Mais plus terrible est le cri, plus vif est le crieur.
A vif sous la déchirure de l'amour manqué. L'amour manqué n'est-il pas cependant cet amour qu'on appelle depuis qu'il y a des âges et des pères? Cet amour qui ne peut séparer tendresse et pitié, misère et mystère? Et si la pitié ne découle pas toujours de la tendresse, ne se pourrait-il que la tendresse et les larmes soient inspirées par la Pitié, la grande pitié humaine qui suinte de l'infernal pavage des générations? Non la pitié des saints mais la compassion pour le pécheur, horrible et belle, et la tristesse désespérante de la vie dont on ne peut s'exclure. Non pas la pitié victimaire, mais la pitié modératrice qui relativise pour chacun l'amour qu'il se porte.
A la fin du spectacle, il ne reste qu'une voix, celle du fils qui pleure le père, ou plutôt qui pleure avec le père, au nom de la rareté précieuse du lien humain et de la détresse sidérale de l'humanité.
Mon fils m'a dit un jour: "Tu m'as donné ce que tu n'as jamais eu." Facile devinette, puisque ce que je n'ai jamais eu, c'est un père. Mais j'ai alors pensé que ce cadeau magnifique qu'est son père pour un fils, ou son fils pour un père, pouvait être aussi un cadeau empoisonné. L'amour ne vient pas naturellement entre un père et son fils: l'un et l'autre se font face sur deux rives séparées (et reliées) par la mère. Le M de maman nourrit, le P de papa peut vite devenir le phonème explosif du mépris ( voir Groddeck). "L'enfant de la femelle est l'ombre du mâle", dit Shakespeare. Du mâle ombrageux. Le scandale, au fond, ce n'est pas la haine ou l'indifférence, le scandale, la pierre du scandale, c'est l'amour. Tout serait si simple sans l'amour.